Surveiller l’état de santé des personnes âgées, à distance, grâce à des objets connectés ? C’est ce que propose l’entreprise Epoca. Un service utile qui porte, aussi, une vraie vision concernant l’avenir de la médecine dans notre société. 

Ces personnes passent actuellement une batterie d’analyses médicales.

Du problème posé par les vieux

Ils s’appellent Huguette, Raymond, Jean-Claude ou Ginette. 

Ils sont vieux. Comme vous, d’ailleurs. Non ? Dans ce cas, faites une pause, laissez mûrir, et revenez dans quelques années… C’est bon ? Vous avez bien mis vos lunettes ?

Donc. Nous sommes vieux. Et nous sommes montrés du doigt. On nous accuse du réchauffement climatique. Du problème des retraites. Il paraît qu’on ne sait pas conduire et qu’on ne sait pas voter, alors on veut nous retirer le permis comme la carte d’électeur

La meilleure ? On nous accuse de saturer l’hôpital. C’est le pompon ! Nous sommes les coupables idéaux ? Les professionnels, eux, dénoncent plutôt un manque de moyens. Et puis, les premières victimes, c’est nous, car plus on attend dans les couloirs, plus on perd de chances…  

Cela dit, il faut  bien admettre que les patients âgés posent deux problèmes. 

Le premier, c’est celui du nombre. Autour des années 2000, les personnes âgées représentaient plutôt 10% des patients aux urgences ; cette proportion n’a cessé d’augmenter et devrait atteindre les 30% d’ici 2030. Les personnes âgées deviendront alors, de fait, le cœur de métier de l’hôpital… 

Dans un système de santé publique à bout de souffle, c’est la goutte d’eau. En cause ? Le vieillissement de la population. Mais aussi, un manque de prise en charge et d’anticipation ; les médecins sont trop rares dans certaines régions et surtout trop peu nombreux en maisons de retraite. Parfois, les vieux doivent donc se rendre aux urgences seulement pour obtenir un diagnostic – ils n’ont simplement pas d’autres choix…

Deuxième problème : les patients âgés ne sont pas des malades comme les autres. Historiquement, la France avait plutôt misé sur des services hyperspécialisés (cardiologie, urologie, pneumologie, etc.). Mais les vieux cumulent souvent plusieurs maladies. On parle de profils polypathologiques, et ces profils ont souvent du mal à trouver de la place, car l’hôpital n’est pas vraiment structuré pour cela. 

La télé-surveillance pour soulager les urgences

En sa qualité de gériatre urgentiste, Elise Cabanes fait ces constats depuis plus de dix ans. Au quotidien, elle voit des personnes âgées se présenter aux urgences faute d’avoir un autre choix ; des médecins qui préfèrent les hospitaliser, dans le doute, pour être certains de ne pas “louper” un cas grave ; des lits précieux occupés pendant des jours, le plus souvent pour rien – juste pour attendre un résultat, pour effectuer une surveillance de routine… 

Alors, il y a trois ans, Elise s’est associée avec une amie infirmière en gériatrie (Mariana Fernandes) pour fonder EPOCA. L’idée ? Utiliser la puissance des objets connectés pour suivre, le plus finement possible, l’état de santé des personnes âgées. Les objets en question peuvent être assez banals, comme une montre ou un bracelet, ou bien plus techniques, comme un tensiomètre ou un stéthoscope (dans ce cas, ils seront plutôt manipulés par des aidants familiaux ou professionnels, comme des infirmiers ou des infirmières à domicile). 

Ces objets permettent de collecter des données en permanence : le pouls, la saturation en oxygène, la tension, la température… Chez EPOCA, un logiciel collecte les informations puis les interprète ; s’il repère un événement inquiétant, il lance l’alerte. Des infirmiers et des médecins, employés par l’entreprise, sont derrière les écrans 24/7 pour analyser tous ces chiffres et coordonner les réponses appropriées. 

Médecins soulagés, patients mieux soignés

Les données collectées par EPOCA sont assez complètes pour anticiper les épisodes de décompensation, c’est-à-dire, la dégradation plus ou moins brutale d’un organe ou du corps dans son entier. Par exemple, l’infarctus est une forme de décompensation cardiaque – et, oui, cela peut généralement être prédit, sans boule de cristal. De même, le système EPOCA peut identifier un patient inconscient, ou bien victime d’une chute. 

Ainsi, le patient suivi par EPOCA ne se rend aux urgences que quand cela est vraiment nécessaire. Et quand il s’y présente, les équipes hospitalières peuvent le prendre en charge rapidement, en bénéficiant de tout l’historique de données collectées sur les derniers jours ou les dernières semaines. C’est un gain de temps, pour le malade comme pour le système de santé.

Les patients télé-surveillés sont donc rassurés et mieux soignés. Mais surtout, ils peuvent rester à domicile et continuer de vivre la vie qu’ils aiment. 

On est quand même mieux chez soi que dans une chambre d’hôpital…

Une ambition plus large pour la santé

Avec son service qui plait aux patients comme aux médecins, EPOCA semble bien parti pour s’imposer comme un nouveau standard. Aujourd’hui, l’entreprise est financée non seulement par le fonds d’investissement makesense Seed 1, mais surtout par le Ministère de la Santé et l’Assurance Maladie en tant que projet expérimental ; elle doit faire la preuve de son efficacité pendant trois ans… Une première phase pilote a déjà permis d’éviter 80% des hospitalisations à plus de 200 patients. Cet objectif doit désormais être confirmé sur près de 5000 patients. Si le but est atteint, EPOCA pourrait être déployé sur tout le territoire et remboursé par la Sécurité Sociale

Régis Caudard, le Directeur Général, est confiant : “Notre service coûte beaucoup moins cher qu’une seule hospitalisation par an. Grâce à nous, les collectivités font déjà des économies, et c’est une petite victoire.”

Pour le moment, EPOCA n’existe qu’en Île-de-France, mais le service devrait être rapidement testé ailleurs : à Nantes dès juin, puis en Corse, en Haute-Marne, à Marseille … Pour accompagner cette croissance, les équipes se renforcent. De 26 salariés aujourd’hui, elles devraient passer à une cinquantaine d’ici la fin d’année.  

“On recrute !” dit Régis, “des médecins, des infirmiers, des développeurs informatiques…” 

Deux séniors qui passent un examen du coeur. 

C’est un fait, et c’est sûrement tant mieux : la France vieillit. Entre 1979 et 2019, la part des plus de 60 ans dans la population française est passée de 17 % à 26 %. Ce changement démographique doit nous pousser à repenser l’organisation de la société dans son ensemble… La technologie peut nous aider. EPOCA fait partie des initiatives qui défrichent ces nouvelles terres d’avenir.

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