ChatGPT, un ami qui nous veut du bien ? À l’heure où l’intelligence artificielle a été testée par plusieurs millions de personnes, on peut se demander si elle va vraiment faire tourner le monde plus rond. Pas si sûr…

Lundi dernier en réunion d’équipe, j’ai d’abord cru que mes collègues parlaient d’un nouveau film sorti au ciné : “tout le monde en parle sur les réseaux, c’est un truc de fou”, “vous en pensez quoi, vous ?”, “mais qui sont les créateurs ?”. Et puis rapidement j’ai compris qu’il s’agissait de tout autre chose. Il s’agissait de “quelqu’un”. Quelqu’un qui venait de naître mais sans être vivant. Une intelligence artificielle. Avec laquelle tu peux discuter de tout et de rien. “ChatGPT”. Allons comprendre ce qui se passe et nous poser les bonnes questions. Sachez que je pourrais faire écrire cet article par l’intéressée. Je ne vais pas le faire et vous comprendrez pourquoi. 

Nom, prénom, âge. 

ChatGPT, c’est une intelligence artificielle se présentant sous forme d’outil conversationnel. On lui pose des questions, elle répond. On lui fait des demandes, elle les exécute. Simple, basique. ChatGPT peut donc à la fois t’expliquer pourquoi tu as des boutons rouges sur la main droite, comment sera l’année 2023, comment réparer ta machine à laver mais aussi t’écrire un poème pour Roxane, la voisine du 3ème étage dont tu es follement amoureux ou encore te concocter un programme sport et alimentation pour maigrir le mois prochain. 

Ouverte au public le 30 novembre, la technologie a depuis été testée par plusieurs millions de personnes, du jamais-vu. 

C’est une bonne situation ça, intelligence artificielle ? 

“Géniale”, “bluffante”, “disruptive”, “révolutionnaire”. A en croire les différents articles et témoignages, ChatGPT est une invention susceptible de bouleverser la face du monde. Pourquoi un tel engouement autour de cette IA quand des dizaines d’autres existaient avant elle ? Les raisons sont multiples, mais parmi elles, je vous en partage 5 principales : 

  • Sa mémoire : ChatGPT se souvient de ses conversations précédentes et des questions qui lui ont été posées, lui permettant de s’enrichir au fur et à mesure des échanges.
  • Sa polyvalence : elle sait faire énormément de choses et dans énormément de domaines : écrire un roman, résoudre des problèmes de physique quantique, te pondre une recette, élaborer des théories politiques ou religieuses, “analyser” l’état du monde, donner des recommandations de santé, bref la liste est infinie. 
  • Sa précision : ChatGPT trie des millions de données, puis synthétise, au contraire de google par exemple, pour finalement donner des réponses de plus en plus précises, détaillées, réalistes et avec des styles variés. 
  • Ses conseils : cette IA est beaucoup plus performante que toutes les autres notamment lorsqu’on lui demande «comment faire pour…» ou lorsqu’on souhaite avoir un comparatif sur tel ou tel sujet. 
  • Sa “conscience” : l’outil de conversation, ou chatbot, est également capable d’admettre des erreurs, de partager une opinion cohérente sur un sujet nécessitant une réflexion nuancée, de contester des affirmations fausses ou encore de rejeter des demandes inappropriées.

Voilà. Je m’arrête là ? Certainement pas. 

“Tout l’monde s’excite parce que tout l’monde s’excite.” Orelsan

Ce qui m’intéresse dans cette histoire, ce n’est pas de prouver à quel point ChatGPT est une merveille technologique. Il vous suffit de passer quelques minutes sur internet pour être abreuvé d’analyses, de débats, de tests et ainsi de vous faire une idée. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas non plus de tenter de lancer des polémiques saveur BFM TV : bien ou mal, dangereuse ou bénéfique, etc. Même si, au passage, certaines informations sont bonnes à connaître : 

  • OpenAI, le labo de recherche à l’origine de ChatGPT, a été cofondée en 2015 par l’entrepreneur milliardaire Elon Musk, qui a par la suite quitté le conseil d’administration (en 2018),
  • L’utilisation des milliards de données engrangées chaque jour par l’IA est très floue, 
  • La RGPD ne semble pas avoir été invitée à la fête…
  • Le labo OpenAI et sa pépite ChatGPT pourraient déjà valoir… 29 milliards de dollars. 

Au-delà de cela, ce qui m’intéresse, ce sont les questions que pose cette nouvelle attraction à nous, petits êtres humains, à moi dans ma vie de tous les jours, à vous dans les vôtres. Et elles sont vertigineuses. 

“Nous ne pouvons plus sortir. Une ombre s’avance dans le noir. Nous ne pouvons plus sortir. Ils arrivent“ Gandalf

Le plus fou avec ChatGPT, comme avec nos réseaux sociaux et tout ce qui jaillit de nos petits écrans, c’est la discrétion avec laquelle ces technologies transforment nos vies. Mon coloc me lançait hier avec gravité une prophétie entendue un peu partout : “un jour ce seront ces machines qui contrôleront nos vies”. Mais à partir de quel moment nous déclarerons-nous officiellement vaincus ? Quand nos téléphones seront capables d’interrompre nos conversations ? Quand insta pourra décider en quelques secondes le matin de mon état : rire, déprime, colère, tristesse ? Quand nous passerons plus de temps en ligne (5h30 par jour) qu’avec des vrais gens ? Quand nous ferons plus confiance à google qu’à notre papa pour nous parler de mai 68 ? Quand ces machines nous maintiendront immobiles des heures durant, délaissant la biologie – pour le coup vraiment géniale – de notre corps taillé pour être en mouvement ? Quand nous aurons l’impression de plus rien savoir sans notre petit écran lumineux dans la poche droite ? Une seule app vous manque et tout est dépeuplé. 

«Il se passe clairement quelque chose de grand», a dit Paul Graham, cofondateur du Y Combinator. On est d’accord, mon garçon, il se passe quelque chose. Mais je note que tu as dit “grand”, et pas “bon”. 

“On m’a trop donné bien avant l’envie.” Johnny

Au milieu de l’écriture de cet article, je me suis dit “soyons honnêtes, essayons de voir en quoi ce truc-là peut être une bonne nouvelle”. Trois idées me sont venues : ça gagne du temps, c’est marrant et ça peut être utilisé intelligemment. Et puis derrière, les questions ont fusé :

  • “Ça gagne du temps” : plus je la répète, plus je me rends compte que cette phrase qu’on dit tout le temps est lourde de sens (plus je me dis aussi qu’il faudrait écrire un article de 600 pages sur notre rapport au temps). Ça gagne du temps sur quoi ? Pour arriver plus vite à quoi ? (à l’effondrement ?) Pour faire quoi en plus ? (travailler encore plus ?) 
  • “Ca simplifie” : tout pareil. J’ai l’impression que notre monde est un géant simplificateur, un géant génie qui nous dit “Impossible is nothing”. Désormais, je n’ai plus à chercher, à imaginer, à créer, à me creuser la tête, je vais pouvoir mettre notre cerveau en dormance, ChatGPT veille. Et pense à ma place. Quelque chose me dit que la fatigue, l’ennui, l’inconfort, le vide deviendront bientôt la chose la plus précieuse de nos existences…
  • “C’est marrant” : argument auquel je suis très sensible. Le rire me paraît tellement nécessaire aujourd’hui. Il me semble néanmoins ici que le “marrant” devant une réplique de Jean-Pierre Bacri, n’est pas le “marrant” devant ChatGPT. Peut-être faudrait-il plutôt dire “divertissant” ou “vidant la tête”. Tant que je suis conscient, que c’est moi qui ai fait le choix de prendre quelques minutes (heures ?) pour me “vider la tête”, alors pourquoi pas. Le problème, c’est que dans 90% des cas, j’ai une intention précise à la base qui n’est pas de me “vider la tête” et que je finis par succomber au talent de ces technologies pour m’emmener ailleurs. Et me voler mon temps. Et obstruer mon imagination. Qui valent, selon les investisseurs, 29 milliards de dollars aujourd’hui.  
  • Ça peut être utilisé intelligemment” : on revient à la réflexion précédente. Si face à ChatGPT, je suis parfaitement lucide et conscient de mon objectif, alors oui, j’imagine qu’on peut l’utiliser à bon escient. Mais aujourd’hui, personnellement ce n’est pas le cas. Rapidement je suis endormi. Rapidement j’oublie. Rapidement je deviens con. Et j’aimerais aussi connaître les intentions des autres… Peut-être que leur projet c’est de remplacer les enseignants, les dramaturges, les journalistes… comme ça on gagne du temps ?

“Je sais que je ne sais rien.” Socrate

Le but affiché des équipes travaillant autour de ChatGPT est de « faire progresser l’intelligence numérique de la manière la plus susceptible de profiter à l’humanité dans son ensemble ». Tout est là. Bonne réflexion. 

À lire aussi