Sur les murs de leur QG, une grande fresque plonge les passants dans le monde rêvé de demain. À quoi ressemblera-t-il ? Quels sont les ingrédients à mettre dans les mains de notre société pour l’inventer ? Discussion à cœur ouvert avec Walter Bouvais, co-fondateur d’Open Lande fabrique de transformation écologique de l’économie.

Lorsqu’on se promène à Nantes, on tombe au 10 Rue de l’Île Mabon sur la maison blanche d’Open Lande, recouverte de fresques avec des éoliennes végétales, des maisons sur pilotis, du désert. Quel message souhaitez-vous faire passer ?

Sur notre fresque, on voulu représenter ce que l’on souhaite atteindre chez Open Lande : créer une société qui aurait réussi sa mutation écologique. Sur nos murs, on est en 2050, les stigmates du changement climatique sont là, il n’y a plus que deux saisons, une sèche et une humide et le niveau des eaux a monté, au moins en hiver. Plutôt que d’en faire un scénario catastrophe, la ville épouse cette réalité, l’urbanisme prend en compte ces éléments. On est dans l’adaptation, sujet que nous devrions intégrer dès maintenant dans notre vision de l’avenir. Les constructions sont désormais sur pilotis, il y a davantage de place pour le vivant. Les zones sauvages absorbent les crues, la mobilité a changé, on se déplace par le fleuve, quand il n’est pas à sec. Et puis l’agriculture est très locale, il y a des unités de transformation tout autour de la ville. Avec cette fresque, on  a voulu donner une vision de la régénération. C’est un récit d’espoir, au-delà des nombreux défis, car la réalité de demain sera un mélange d’utopie et de dystopie.

On semble assez loin aujourd’hui de cette dynamique de régénération. Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui dans notre société ?

Pour une raison que je ne m’explique pas totalement, la mutation de notre système, enjeu numéro un pour être là encore demain est traitée comme sujet accessoire. Pourtant, la connaissance des défis écologiques n’a jamais été aussi élevée. Les rapports du GIEC sur le climat, de l’IPBES sur la biodiversité, les travaux anthropologiques nous disent tous qu’on va dans le mur, voire qu’on y est. Un exemple ? Nous comprenons que la pandémie de Covid-19 est probablement liée à la destruction de la biodiversité. La science nous explique qu’il y aura d’autres pandémies. Mais nous préférons nous convaincre que tout va redevenir “comme avant”.  Et le seul plan que nous ayons, si l’on peut appeler cela un plan, consiste  à repeindre la façade du vieux monde en vert. Ce qui nous manque aujourd’hui, c’est d’avoir un projet de société autour de l’adaptation, de la coopération avec le vivant, du lien social, du passage à la sobriété de façon massive pour que chacun accède aux services essentiels. Tout cela est à portée de main pour construire un récit puissant et mobilisateur et provoquer une action massive, génératrice de sens et d’emplois nouveaux. Que demander de mieux ? Malheureusement, la  politique en général manque d’audace pour mettre cette vision au premier plan. 

Aussi, ce qui devient de plus en plus difficile à accepter, c’est de nous voir tous tourner dans la roue du hamster. On sait qu’il faut faire une pause, descendre de la roue, accepter collectivement la situation, faire émerger ce fameux monde d’après, qui a failli être une priorité il y a deux ans au début de la crise sanitaire. En France et en Europe, on a d’énormes moyens financiers, intellectuels, créatifs, artistiques et d’ingénierie, on ne manque pas de ressources humaines. J’espère qu’on va réussir à les mobiliser pour aller vers la mutation écologique de notre société, j’y crois encore. Mais pour y parvenir, nous avons besoin d’une grande pause.

Tu travailles depuis plus de 20 ans sur la question écologique, qu’est-ce qui a changé depuis le début des années 2000 ?

Il y a 20 ans, pour les personnes engagées, le sentiment de peur était moins présent qu’aujourd’hui mais il y avait un grand manque d’efficience et un immense découragement. Les gens qui bossaient sur ces sujets œuvraient dans l’indifférence générale. C’est très différent aujourd’hui, il y a une ouverture d’esprit et ça donne beaucoup d’énergie. Mais comme le temps a passé, les projections scientifiques d’il y a 20 ans se sont réalisées et comme on n’a pas vraiment agi, on se dit qu’on va manquer de temps pour y arriver.

Avoir 20 ans en 2020 c’est difficile, qu’est-ce que tu as envie de dire à cette génération que l’on considère comme la dernière à pouvoir changer les choses ?

J’ai envie de lui dire tout sauf « vous êtes la dernière génération », ça me rend profondément triste que les vingtenaires aient perdu en deux ans de Covid-19 une partie de leur insouciance. J’ai envie de leur recommander de ne pas perdre le temps qu’on a perdu et de s’imprégner au plus vite des enjeux sociaux et environnementaux, comme ça c’est fait. Je veux leur dire qu’il y a un chemin d’espoir et qu’il faut qu’ils donnent un coup de pied monumental au derrière des générations précédentes. Qu’ils y aillent vraiment. C’est à nous de les aider en créant les conditions et les moyens pour qu’ils puissent changer le monde. J’ai envie de leur dire : « Faites preuve d’audace, ne soyez pas timorés comme nous. Et de grâce, faites autre chose que la Start Up Nation, on n’a pas besoin de projets qui produisent du CO2 et malmènent notre biodiversité. Mettez votre énergie entrepreneuriale et mettez la tech au service de la régénération, pas au service de la destruction. Au fond, la Terre n’a pas tant besoin qu’on la sauve. Elle a surtout besoin qu’on l’aime, même et surtout quand on entreprend ». Il faudrait trouver un mot pour ça. La Regen Nation, ça marcherait tu penses ? 

Et que dire à ta génération née la même décennie que Greenpeace ?

Bougeons-nous, écoutons nos enfants !  On est gavés de tout, il faut qu’on se bouge et qu’on ne se trompe pas de priorité. Faisons une pause, un pas de côté, allons voir celles et ceux qui savent (les scientifiques notamment, on peut vous donner des noms), prenons ce temps pour comprendre vraiment la situation et nous remplir de ça. Si vous faites cela, vous allez vivre un truc puissant et après, seulement, vous pourrez changer. J’ai surtout envie de lancer un appel au monde économique, à celles et ceux qui ont une once de pouvoir et les cordons de la bourse : considérez davantage les projets de mutation écologique. Ils ont besoin de passer à l’échelle, les entrepreneurs sociaux ont du talent, faites preuve vous aussi d’un peu d’audace. La viabilité économique doit être au rendez-vous, mais le court-termisme nous emmène dans le mur, y compris sur le plan économique. Pour le moment, sur ce point, le secteur de l’investissement à impact n’est pas très original, on peut faire beaucoup mieux. C’est une des clés, si on veut changer d’échelle !

Entre indignation et émerveillement, vers quoi ton cœur balance ?

Quotidiennement, j’oscille entre les deux. Avec le temps, je m’efforce de cultiver l’émerveillement. D’ailleurs à ce propos, je conseille à tout le monde d’aller voir La panthère des neiges au cinéma pour se ré-emplir de la beauté du monde. Ce film est un moment de grâce. Pour revenir à ta question, on a besoin de se nourrir de ce qui nous fait du bien et l’émerveillement est un mets précieux. Avec mes enfants, j’amène régulièrement la discussion sur le merveilleux, sur notre rapport au vivant, pour les amener, plus que tout, à aimer le monde dans lequel ils vivent. Le vivant c’est un gisement d’histoires, de devinettes, d’apprentissages. Objectivement, le monde n’est pas que beauté, il est laid à plein d’endroits et à plein d’égards mais il est aussi magnifique et la vie sous toutes ses formes est un bijou. Être conscient de cela en permanence permet de laisser le laid de côté sans l’oublier. Et j’insiste, ici, je m’exprime aussi bien comme citoyen et père, que comme entrepreneur et cofondateur d’Open Lande, qui contribue modestement à remettre l’économie au service de la beauté du monde. 

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