Qu’est-ce qui fait qu’on passe d’ingénieure nucléaire à spécialiste du vin ? Anne-Laure raconte sa bascule.

“La vie d’avant, c’était une vie facile.”

Pourtant, Anne-Laure était ingénieure spécialisée dans l’énergie. Son métier consistait à suivre la construction de nouvelles centrales nucléaires en France et en Chine. Du coup, on se demande bien ce que pourrait être “une vie difficile” pour elle ?

D’autant qu’à force de tournicoter près des réacteurs, Anne-Laure a fini par avoir l’esprit en fusion. Angleterre, Etats-Unis, Chine, Allemagne… Elle passait son temps à voyager pour rencontrer les fournisseurs. “Ma première maison, c’était les avions, puis les trains, les hôtels… » Jamais de temps pour se poser. Jamais de temps pour réfléchir non plus. Anne-Laure n’en pouvait plus de voir sa vie réduite au travail, aux « horaires de dingue”, et finit par ne plus y voir de sens… Jusqu’au point de rupture.

“J’avais 25 ans et j’ai fait ma crise d’adolescence. Je me suis demandé ce que je voulais faire plus tard… Je ne m’étais jamais posé la question !” Quels sont les symptômes d’une crise d’adolescence chez l’adulte ? S’agit-il de claquer sa porte de chambre en tirant la langue à ses parents ? Pas vraiment. C’est une crise, quand même, mais plus statique. Le mouvement est intérieur. Anne-Laure s’est plongée dans ses souvenirs en quête d’elle-même… 

“Gamine, j’adorais passer des heures en cuisine avec ma mère et qu’on se retrouve autour d’une grande table. J’aimais me balader dans la nature… La vigne, aussi, ça m’intéressait.” Bref, Anne-Laure a découvert (dans un frisson d’horreur ?) son penchant pour le terroir ! Il a fallu beaucoup de temps pour se l’avouer. Encore plus pour l’avouer à son entourage…

“Du point de vue social, familial, c’était très dur…”

Quand Anne-Laure quitte Areva, son père tombe des nues. Pour lui, réussir sa vie, ça passait pas les études. Il fallait devenir ingénieur, médecin, faire du commerce… Et sa fille quittait les sciences exactes pour un futur incertain ? “C’était difficile de lui dire : merci papa, tu m’as aidé à faire des études, j’ai eu la chance de voyager, mais ça ne me va pas, tout ça.” 

Pendant un mois et demi, son père lui téléphone tous les jours en espérant la dissuader. Mais Anne-Laure tient bon. C’est d’autant plus difficile qu’elle ignore encore ce qu’elle va faire par la suite. Chaque fois que des amis lui demandent, elle élude : “Je ne sais pas…” Elle ne sait pas, mais elle a quand même sa petite idée… Le lendemain de sa démission, elle prend la direction du Beaujolais pour faire les vendanges. Et là, les pieds dans la terre, elle se sent à domicile. “Je trouvais le milieu très sympa… Le vin, ça se partage… Et culturellement, y’a quelque chose !”

Maturation du projet – en fût de chêne

C’est décidé : la vigne sera le fil rouge de sa reconversion.

Pour s’ouvrir l’esprit et se dégourdir les doigts, elle part six mois en Amérique Latine à la rencontre de ceux qui font le vin. Elle traverse le Brésil, l’Argentine et le Chili, trouvant assez de matières pour un blog (“Au Tour du Vin”) qu’elle rédige au fil de son périple.

Une étape en particulier va la marquer. C’est au Nord de l’Argentine. Elle rencontre un avocat qui défend bénévolement des populations locales, qui n’ont plus accès à l’eau potable, dans la mesure où celle-ci est détournée pour irriguer les vignes. Pour Anne-Laure, cette affaire est un déclic. Elle veut travailler pour le vin, mais surtout, en mettant au centre de son projet les dimensions écologiques et sociales.

De retour en France, elle s’inscrit à la FAC de Dijon pour étudier la viticulture et l’œnologie. Le sujet de son mémoire ? « Le vin au vert : quelles sont les initiatives et les alternatives pour une production de vin plus durable dans la filière ? »

Tout recommencer à zéro

En 2017, Anne-Laure travaille en tant que caviste à Paris avant de rejoindre des viticulteurs et des vignerons dans le Beaujolais. “C’est pas facile de trouver un job quand on part de zéro ! On t’ouvre pas toutes les portes !” Son salaire est “largement” divisé par deux, mais ça ne la dérange pas. “C’était logique”, dit-elle. Petit à petit, Anne-Laure se fait un nom dans la région, dans le milieu. Elle rejoint même une association promouvant les crus du Beaujolais. 

Puis en 2021, elle prend la direction de Terra Vitis, une association de viticulteurs et de vignerons qui développe une certification environnementale spécifique à la filière. Un peu comme un label bio, mais avec ses propres critères, et seulement pour le vin.  “Quand j’arrive chez Terra Vitis, pour moi, c’est une concrétisation. C’est à la croisée de toutes mes aspirations personnelles et professionnelles…”

Aujourd’hui, Anne-Laure sait qu’elle a fait le bon choix. Elle aime son indépendance, la variété de son quotidien, sa proximité avec la terre et les agriculteurs… Pour en arriver là, néanmoins, la route était longue. “Quand tu sors d’école d’ingé, on te déroule le tapis rouge… C’est après, quand j’ai choisi l’oenologie, que j’ai dû me battre !”

Ces difficultés l’ont rendue humble. Elle sait que la bifurcation n’est jamais gagnée. Pour autant, elle incite chaque personne à tenter sa chance : “Tout expérience est bonne à prendre. Même si au final, on ne bifurque pas, ça vaut le coup, on apprend des choses sur soi, sur le monde…”

Et son père, au fait ? “Il a compris. Compris complètement ? Je ne sais pas. Mais les relations sont apaisées…” Autour d’un bon verre, on l’imagine.

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