Les émissions de CO2 s’infiltrent partout : si elles sont au bout des pots d’échappement, elles se dissimulent aussi dans nos placements bancaires. Selon un rapport Oxfam France publié en octobre, notre argent pollue bien plus que notre consommation. Rendre la banque plus transparente et durable, voilà l’ambition que s’est donnée la start-up Helios, incubée chez makesense depuis mai. Rencontre avec Julia Ménayas, cofondatrice.

Elle vient d’où, cette envie d’entreprendre ?

J’ai fait une école de commerce puis un Master en affaires publiques. Je suis finalement rentrée dans l’innovation par le spectre du financement : j’ai d’abord travaillé à la BPI puis dans des fonds d’investissement privés en Afrique du Sud et en France. Ensuite, je me suis spécialisée sur les sujets fintech. C’est là que je me suis rendue compte qu’on pouvait faire beaucoup de choses pour innover dans la finance, mais finalement assez peu au service des enjeux sociaux et environnementaux. En parallèle, j’étais bénévole à la Croix Rouge et j’avais envie de conserver cet engagement dans ma vie professionnelle. Fonder Helios m’a permis d’allier finance et responsabilité.

Quel a été le déclic pour la création du projet ?

Le projet est né tout près de la Bourse. Maeva Courtois, cofondatrice, mettait en place les critères ESG – Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance dans une banque, la première étape pour commencer à traiter de la question climatique dans leurs choix d’investissement. Mais elle s’est rendue compte que ces critères n’étaient pas assez ambitieux pour limiter le réchauffement climatique en dessous des 2 degrés à l’horizon 2100. On a donc voulu aller plus loin et plus vite en proposant des produits bancaires grand public à la fois transparents, durables et écologiques. D’abord, en permettant à nos utilisateurs de comprendre où va l’argent qu’ils ont sur leur compte. Ensuite, en garantissant que pas un seul euro ne financera des industries qui menacent l’environnement, la biodiversité ou les hommes : on exclut les énergies fossiles, le gaz, les hydrocarbures non conventionnels mais aussi les pesticides chimiques, l’élevage intensif, ou l’armement. Enfin, en permettant à nos clients de financer par leurs dépôts bancaires des industries motrices de la transition écologique comme les réseaux de transports en commun, les infrastructures d’énergies renouvelables, le traitement des déchets ou le recyclage plastique.

C’est quoi Helios exactement ?

Aujourd’hui on se définit comme une éco-banque, parce qu’on est convaincus qu’il faut faire la révolution écologique de la banque. Une éco-banque se caractérise par trois piliers : la transparence, l’action climatique et l’aspect collaboratif. En ce qui concerne ce dernier point, on sollicite régulièrement nos clients pour l’orientation de notre organisation ou pour définir vers quels secteurs nous tourner en priorité. Dernièrement, ils nous ont par exemple fait savoir qu’ils préféraient financer les secteurs de la transition à la reforestation. Nous ne sommes pas une banque car nous n’avons pas d’agence physique. En revanche, nous sommes adossés à Solarisbank, ce qui nous permet de créer des financements mais aussi de proposer une carte bancaire et un compte courant.

Pourquoi la banque est-elle un bon levier pour faire bouger les choses ?

Le métier de la banque, c’est de transformer de l’argent accessible à court terme pour le réinjecter à long terme dans l’économie réelle. Par leurs choix d’investissements, les banques ont le pouvoir de favoriser certains secteurs de l’économie. Avec Helios, on veut lever le voile sur un secteur très opaque au niveau des financements et de l’utilisation des frais bancaires. On veut aussi prouver qu’on peut tous s’engager à partir du premier euro sur un compte bancaire pour financer une économie plus durable.

Vous proposez de dépolluer la banque. En quoi est-ce un secteur polluant ?

Aujourd’hui, les citoyens sont de plus en plus conscients de l’impact environnemental des transports, du logement ou de l’alimentation, mais ils ne font pas forcément le lien entre banque et écologie. Et pour cause : on ne questionne pas nos banquiers sur l’empreinte carbone de nos placements ! Pourtant, le montant des financements accordés par les plus grandes banques internationales aux énergies fossiles depuis les Accords de Paris sur le climat est de 2 700 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB de la France. Pire : aujourd’hui, ce chiffre a augmenté de 15% ! Et les preuves ne manquent pas : selon le dernier rapport d’Oxfam France, les activités financées par les six plus grandes banques mondiales émettent 8 fois plus d’émissions de gaz à effets de serre que toute la France. Le problème, c’est que les gens ne le savent peu ou pas, et que cette opacité est entretenue par les banques. On veut que les Français prennent conscience que leur compte en banque est un puissant bulletin de vote, et les inviter à s’en saisir.

Quel est votre business model ?

Nous avons le même modèle économique qu’une banque, avec deux sources de revenus. D’une part, on facture à nos clients un abonnement mensuel de six euros qui nous permet de rémunérer l’équipe, de payer les frais de transaction, et de poursuivre notre mission en toute indépendance. De l’autre, on touche des frais d’interchange : à chaque fois que nos clients paient chez un commerçant, on perçoit un pourcentage de la somme dépensée.

La sortie de l’application Helios est prévue pour cet automne. Que pourra t-on y retrouver ?

L’application Helios comprend tous les services essentiels d’une appli bancaire  – gestion des virements, des paiements, contrôle des plafonds et des options – et permet également de contacter un conseiller dédié par messagerie instantanée ou par téléphone. Grâce à l’appli, nos clients pourront aussi ouvrir un compte bancaire en huit minutes chrono, simplement en se munissant de leur pièce d’identité. Mais surtout, elle est dotée d’un “impact board” qui montre aux clients les projets financés par Helios grâce à leur argent. Notre idée de la transparence, ce n’est pas de trouver une information au fin fond d’un rapport après des heures de recherche, mais d’accéder facilement à une information digeste.

Bientôt 9 mois que vous êtes incubés chez makesense, racontez-nous…

Quand on est arrivés chez makesense avec Maeva et Andrei, on avait quitté nos boulots respectifs deux mois plus tôt, et on s’est retrouvés plongés en pleine crise sanitaire. Malgré ce contexte incertain, on a tout de suite commencé à travailler sur l’acquisition : comment faire connaître Helios au grand public ? Comment activer la presse et les partenariats ? Aujourd’hui, l’équipe s’est agrandie – nous sommes dix collaborateurs répartis entre Paris et Nantes – et nous avons atteint les 12 000 pré-inscriptions sur notre site. Grâce à makesense, on a pu avoir accès à des mentors spécialisés dans la tech et la fintech pour accélérer notre développement.

Que retiendrez-vous de votre accompagnement ?

Tout d’abord, les bureaux. Même si on n’a pu en profiter qu’entre les deux confinements, ça nous a fait beaucoup de bien de travailler et d’échanger avec d’autres entrepreneurs. Ensuite, makesense nous a permis de prendre conscience de la force, de la solidarité et de l’engagement de l’écosystème de l’ESS. On a pu créer des liens avec d’autres entrepreneurs engagés comme La Fourche et La Ruche qui dit Oui ! , des fournisseurs d’électricité renouvelables comme ekWateur, Ilek et Planète OUI, ou encore avec des mouvements citoyens comme make.org ou des ONG comme Oxfam France, Reclaim Finance… Ce qui nous a beaucoup aidés aussi est d’avoir le regard de personnes extérieures à notre projet, que ce soit les coordinatrices du programme Karell et Leïla à travers les masterplans, les supers mentors SAP ou encore Quentin Pernez. On a également bénéficié de formations avec des cabinets spécialisés sur des sujets clés comme la formulation de la mission de l’entreprise avec Fly the Nest ou l’acquisition et la communication avec The Machinery. Ce sont toutes ces mises en relations et ces partages d’expériences qui nous ont permis de lancer Helios dans les meilleures conditions.

Aujourd’hui, c’est le début de l’aventure Helios. Comment voyez-vous votre projet dans 1 an ?

Dans un an, on aimerait avoir relevé plusieurs challenges. D’abord, on souhaiterait avoir doublé notre effectif, ensuite, on espère avoir financé davantage de projets durables, et finalement, que 30 000 clients aient rejoint Helios et qu’on ait commencé à dépolluer un bout de l’épargne des Français.

Qu’est ce qui te rend fière avec Helios ?

Je dois dire que voir grandir notre équipe est une sensation assez folle ! Le fait que des gens croient suffisamment en notre projet pour nous rejoindre nous motive énormément. Une autre fierté est de voir que le message d’Helios a une vraie résonance dans le monde de la banque. On rencontre beaucoup de personnes qui démontrent une envie d’insuffler plus de transparence et de responsabilité dans leur secteur.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui hésite à se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

J’en ai deux : le premier, c’est se permettre de rêver. Si avec Maeva et Andrei on a réalisé ce pari fou de créer une éco-banque, c’est qu’on croyait que c’était possible et qu’on ne s’est pas mis de barrières. Le second, c’est de tomber amoureux de son projet. Tous les trois on vit, on mange, on dort Helios depuis presque un an. Si on n’était pas convaincus de la nécessité du projet et de son impact, on aurait déjà arrêté. Il ne faut pas cesser d’y croire !

Selon toi, qu’est-ce que l’entrepreneuriat social doit amener à la société ?

Aujourd’hui, les jeunes générations sont bercées par des histoires de créations entrepreneuriales. L’entrepreneuriat a ce pouvoir de créer des perspectives et d’ouvrir des possibles. Il nous autorise à rêver qu’on peut changer les choses, nous donne l’envie de nous engager et ça c’est génial.