L’application Paris en Compagnie permet de rencontrer des personnes âgées, isolées, pour partager un moment avec eux – une promenade, un café…  J’ai fait le test et je n’en reviens pas indemne.

Francine, 87 ans et Asiyah, 22 ans

Quand notre monde chavire

Je croyais tout avoir. Un abonnement Netflix. Deux téléphones portables. Un moulin à poivre électrique avec lampe intégrée, pour mieux voir les choses que l’on poivre dans l’obscurité. J’étais proche de la complétude. Et pourtant je ne me débarrassais pas de cette gêne, cette sensation d’avoir un vide à l’intérieur du cœur… Souvent je pleurais, sans savoir pourquoi.

On m’a dit : “Sors de chez toi, fais des rencontres.”

C’est ainsi que j’ai découvert l’application Paris en Compagnie. Ce dispositif non-lucratif est le fruit d’une collaboration, celle de trois organismes ayant mis leurs forces en commun :

  • Les Petits Frères des Pauvres, qui apportent leur expérience dans la gestion de réseaux de bénévoles.
  • Lulu dans ma rue, qui s’est occupé de la partie technique : l’application mobile, la plateforme téléphonique et l’outil de gestion des données. 
  • Autonomie Paris Saint-Jacques, qui apporte son expertise médico-sociale et aide à orienter les aînés qui font des demandes outrepassant le cadre de Paris en Compagnie – par exemple, une aide médicale…

L’objectif de Paris en Compagnie ? Tisser des liens dans les quartiers, en permettant à des personnes âgées de rencontrer des citoyens ordinaires. Moi, vous. Surtout vous. 

Danièle et Margaux, un duo qui déménage.

Un pont numérique entre les générations

L’application s’ouvre sur une carte de la capitale où sont localisés, par des petits points colorés, tous les accompagnements possibles dans les jours à venir.

De l’autre côté de la rue, je vois qu’Alain (78 ans) voudrait être accompagné pour son rendez-vous médical, vendredi prochain. Quartier Bastille, c’est Jacqueline (77 ans) qui cherche quelqu’un, demain matin, pour se rendre à la cinémathèque. Maguy (86 ans) voudrait juste qu’on lui passe un coup de fil – depuis le COVID, les discussions par téléphone ont beaucoup de succès.

Et puis il y avait Josette, 83 ans. Elle souhaitait simplement faire une promenade dans son quartier du 5e arrondissement. J’ai cliqué sur le bouton “J’accepte” – et c’est tout ! Le rendez-vous était pris.

C’était un lundi, il faisait beau temps…

J’étais un peu timide. Josette m’attendait sur le parvis de sa résidence, engoncée dans son bonnet, derrière son masque et ses petites lunettes rondes : “Ah, c’est vous, je m’en suis douté ! Allez, on y va !”

On a pris la direction du Jardin des Plantes, à petits pas, et tout du long, Josette s’épenchait avec entrain. Elle avait vécu jusqu’à 25 ans dans une ferme près d’Anger. Son père, Joseph, était mort à la guerre. Son premier frère, Joseph, était mort en bas âge. Son second frère, Joseph, était en pleine forme et vivait en banlieue parisienne. “Et moi, je m’appelle Josette ! C’était comme ça dans le temps, on avait tous le même prénom…”

Drôle d’époque. Plusieurs fois, d’ailleurs, je me suis rendu compte à quel point le système de valeur avait pu changer en quelques générations. Elle m’a dit que Joseph avait fait une belle carrière dans une grande entreprise et j’ai demandé :

  • Laquelle ? 
  • Bah, je ne sais pas, je n’ai jamais posé la question.

Josette, elle, a travaillé toute sa vie dans le collège Soeur Rosalie, qui existe toujours, et qu’elle a insisté pour me montrer. Puis elle a voulu m’emmener au pied de son ancien appartement, rue Jussieu.

  • Dans ta vie, tu as quand même trouvé le temps de tomber amoureuse ?
  • Bah non, je me suis pas posé la question.

Drôle d’époque.

Clément et Francine, une paire d’enfer !

Se reverra-t-on jamais ?

Des rencontres comme celle-là, il s’en fait tous les jours grâce à Paris en Compagnie. En fait, depuis le lancement de l’application en 2019, plus de 10 000 sorties se sont concrétisées, et plus de 20 000 appels téléphoniques (dont la moitié pendant le premier confinement). En plus de ces rencontres ponctuelles, qui parfois se transforment en véritables amitiés, Paris en Compagnie propose régulièrement des activités de groupe : visites de musées, sorties théâtres, ateliers de couture ou de cuisine… Voilà le genre de propositions que vous recevrez (à prendre ou à laisser) si vous installez l’appli sur votre téléphone ! 

Le dispositif rencontre un succès croissant. Aujourd’hui, Paris en Compagnie fonctionne grâce au travail de six salariés temps-plein, mais aussi des stagiaires, des services civiques… Et puis, bien sûr, des bénévoles ; près de 4 800 citoyens et 1700 aînés ont déjà tenté l’expérience… Et le potentiel est encore énorme ; juste à Paris, près de 175 000 personnes âgées vivent dans la solitude.

Comme quoi, la technologie peut être utilisée de manière intelligente, pour rassembler les gens plutôt que de les isoler ou nourrir leur égo.

En ce qui me concerne, après deux heures de balade, j’ai raccompagné Josette chez elle. C’était passé trop vite. Je lui ai dit au-revoir, à contre-cœur, puis je suis rentré me rouler sous la couette. Et j’ai pleuré. Mais cette fois, je savais pourquoi. 

C’est que Josette me manquait déjà.