L’art oratoire, une discipline qui serait réservée à l’élite ? Grâce à Graine d’orateur, la rhétorique s’invite dans les milieux populaires et permet à tous les jeunes de s’émanciper.

« Comment ça va à quelques jours du grand oral ? » Dans une salle du lycée Georges Braque à Argenteuil, une poignée d’élèves de première et terminale assistent à l’atelier d’éloquence proposé par Graine d’Orateur 93. Mi-grand-frère, mi-animateur, Max commence la séance par prendre des nouvelles de ses élèves. « En vrai on est fatigués et pas mal stressés, avouent Salomé et Yasmine. J’espère que la pression va retomber après nos ateliers, allez on va reprendre là où on en était. » Pour permettre à tout le monde de se remémorer les épisodes précédents, Max s’appuie sur la maïeutique socratique (un genre de devinettes guidées) en appliquant l’air de rien les règles de l’éloquence : regard soutenu, voie posée, gestuelle maîtrisée. « Sur quoi avons-nous travaillé la dernière fois ? » « Sur le regard », répond Léa au taquet pendant toute la séance. « Et ça sert à quoi le regard ? » Pour faire avancer la réflexion, Max enchaîne les questions, fait deviner les réponses et conclut par une astuce mnémotechnique. « Les trois fonctions du regard se résument en trois lettres, CAT, comme le regard perçant des chats. » C pour convaincre, A pour analyser, T pour transmettre.

Mots et mains

Parce qu’un exercice vaut mieux qu’un grand discours, la théorie laisse rapidement place à la pratique. Léa et Gabriel montent sur une scène fictive pour le jeu des poupées russes. L’un devra parler, l’autre faire les gestes. Le sujet ? Pourquoi faut-il enseigner davantage l’art oratoire partout en France et à l’école ? Sur scène, Gabriel est paralysé. À mesure que Léa déroule son texte, pas un mouvement ne lui vient. Léa, de son côté, a bien du mal à garder les mains dans sa poche. Deuxième round, on recommence avec les conseils de Max : anticiper côté gestes, inviter le silence côté parole. Le duo s’accorde, progresse, l’assistance applaudit, on passe à un nouvel exercice. Pendant 1h30, les prises de parole s’enchaînent dans une ambiance légère et bienveillante. L’atelier se termine par le mot de la fin : la congruence, « c’est-à-dire la cohérence générale entre ce qu’on dit et ce qu’on renvoie », précise Max. À méditer…

Greazi Abira, issu de la même ville que Mbappé qu’il a d’ailleurs déjà rencontré, est à l’origine de tout ce dispositif avec Ahmet Akyurek, son pote de collège qui, en terminale, l’a motivé à passer Sciences Po. « Au début, je ne voulais pas, je me disais que ce n’était pas fait pour nous, que ça ne servait à rien. » Il faut croire qu’Ahmet maîtrisait déjà les codes de la rhétorique, les deux Bondynois non seulement postulent mais en plus sont admis. Ils se retrouvent rue Saint-Guillaume et, dès les premiers jours, découvrent le pouvoir de l’éloquence. « Pendant la semaine d’intégration on a rencontré un professeur d’art oratoire, on était fascinés. » Greazi et Ahmet décident d’en faire leur sujet de prédilection pendant toute leur scolarité. Ils ne ratent pas un seul débat-atelier organisé par Sciences Po mais vont également voir ce qui se passe ailleurs, à HEC, à Assas, à la Sorbonne, à Polytechnique. « Au bout de 6 mois, on s’est dit qu’on ne pouvait pas garder ce trésor pour nous. Dans les quartiers populaires, on a une devise : faire croquer, c’est-à-dire partager. En gros on avait eu la pomme, on se devait d’en faire profiter les autres. C’est comme ça qu’est née l’idée de Graine d’Orateur. » Le principe est d’organiser dans leur lycée d’origine les ateliers qu’ils ont eu à Sciences Po « pour que les élèves du 93 puissent comprendre l’utilité des mots, apprennent à ficeler leurs arguments et à détricoter ceux des autres. »

Retour au lycée

Mai 2015, l’aventure commence. Les deux étudiants font le tour des classes de leur ancien lycée pour proposer une première séance d’éloquence le jeudi de 16h à 18h après les cours. « Je me souviens très bien du jour J. À 16h05, il n’y avait que 5 personnes dans la salle, on se demandait si tout ça était vraiment une bonne idée. 16h10 le premier rang se remplit, ensuite c’est la folie. Rapidement la salle est pleine, les gens s’installent dans les couloirs, certains sèchent pour venir à notre atelier. Au final, 90 élèves suivent la session, on est victimes de notre succès. » Ahmet et Greazi décident de revenir la semaine suivante, puis celle d’après et celle d’encore après. La suite s’écrit grâce au bouche à oreille.

En 2016, le projet sort du lycée Jean Renoir et des partenariats sont développés avec de nouveaux établissements scolaires en Île-de-France. L’année suivante prend une nouvelle tournure grâce à une première formation ouverte au public. « En 2019, pour finir Sciences Po en beauté, on a décidé de sortir de la Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de France, là où il y a le moins de remplacement de profs. On ne le dit jamais mais, en moyenne, un élève du 93 rate 2 ans de cours. » À l’occasion d’un Graine O Tour, l’association, s’invite dans les établissements d’Aubagne, de Monceau-les-Mines, de Vénissieux… Chaque fois les profs sont enthousiastes mais regrettent le côté “one shot” du dispositif. C’est ainsi qu’est venue en 2020 l’idée d’essaimer, de créer des antennes Graine d’orateur partout en France,. Si le covid a un peu différé le projet, l’essaimage est désormais en route. L’équipe de facilitateurs compte aujourd’hui une douzaine de personnes motivées. 100 structures sont devenues partenaires, près de 6000 jeunes ont déjà assisté à un atelier et une première antenne régionale est en train de voir le jour à Marseille.

Et demain ? Greazi qui compte parmi ses orateurs modernes préférés Jean-Luc Mélenchon et Alexandria Ocasio-Cortez a un rêve : disparaître. « Si l’association est encore présente dans 10 ans c’est qu’il y a un problème. En 2022, l’État dépense plus pour un élève qui va à Polytechnique que pour un BTS. Le jour où il n’y aura plus ces disparités, on aura réussi notre pari. »

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