Telecoop est un opérateur de téléphonie. Ce qu’il vend ? Des forfaits. C’est tout ? Non, ce n’est pas tout. Le plus important, c’est sa forme juridique. Car Telecoop est une coopérative. Autrement dit, une entreprise gérée de façon démocratique, sur le principe 1 personne = 1 voix.  Et alors ? Alors ça change tout.

Vraiment solidaire, vraiment écolo… Oui, l’entreprise peut changer – à condition d’adopter un nouveau mode de gouvernance.

L’entreprise : un modèle non-réformable ?

Souvenez-vous. C’était en 2017. Emmanuel Faber était nommé PDG de Danone.

La presse parlait d’un tournant historique¹ pour l’entreprise et d’une révolution² pour le secteur alimentaire. Pour la première fois, un groupe du CAC 40 serait dans les mains d’un être “humaniste et atypique”, un anti-manageur “très habité par Emmanuel Kant” et par Heidegger³. Bref, désormais, Danone ferait du yaourt et du concept à la fois. 

“Il y a eu une dérive des dogmes et des pratiques de l’économie, dénonçait-il. Avec l’idée que le rôle d’une entreprise, son but, c’est de maximiser la valeur qu’elle crée pour ses actionnaires.” Les marxistes à la petite semaine n’avaient qu’à bien se tenir ! Emmanuel, lui, comptait bien remettre la Nature et la Justice Sociale au centre des préoccupations. Il fit même de Danone  (rendez-vous compte !) la première grosse “entreprise à mission”.

Mais quatre ans plus tard, c’est la déconfiture. Danone annonce le plus grand plan social de son histoire tout en étant largement bénéficiaire. “La protection de la rentabilité et du bénéfice est fondamentale pour une entreprise, explique Emmanuel⁴ (Faber, pas Kant). Quatre mois plus tard, il est mis à la porte⁵, au motif de n’avoir pas su trouver “le bon équilibre entre la création de valeur pour l’actionnaire et les questions de durabilité”. Le cours de la Bourse a fini par triompher contre les belles valeurs.

Nos ambitions consistant à “changer le système de l’intérieur” seraient-elles vaines ? Pas forcément. Il suffit, peut-être, de prendre un autre point de départ et se passer d’actionnaires. Adieu les SAS, les SARL et les SA. Bonjour les SCOP et les SCIC !

Telecoop : le système coopératif appliqué à la téléphonie

Dans une SCOP (Société Coopérative), les salariés détiennent la majeure partie du capital. C’est donc à eux de prendre les décisions, collectivement, sans qu’aucun n’ait plus de pouvoir qu’un autre – pas même les manageurs ou le patron.

Une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), c’est un peu pareil, sauf que toutes les parties prenantes peuvent devenir sociétaires et participer à la conduite du projet. Les clients, les partenaires ou les fournisseurs, par exemple, sont susceptibles d’acheter des parts de la SCIC et d’assister à l’assemblée générale, mais toujours selon le principe 1 personne = 1 voix.

Pour Marion Graeffy, co-fondatrice de Telecoop, le modèle cooperatif n’est pas un luxe mais une nécessité. Elle s’en est convaincue très tôt, après avoir constaté les déboires d’Emmanuel Faber, le chef d’entreprise heideggerien, mais aussi d’autres aventures plus ou moins heureuses dans le monde de l’ESS. 

“Les projets d’entrepreneuriat social sont lancés, portés par leurs fondateurs… Ou disons, par quelques personnes… Ce n’est pas pérenne. Quand le fondateur part, la structure court après sa raison d’être.” Pour Marion, il n’y a pas de différence entre la fin et les moyens. Un projet au service du collectif doit justement se faire par le collectif. “Il faut co-construire, ancrer juridiquement la juste répartition des richesses et du pouvoir. Les COP et les SCIC répondent à ce besoin.”

Dans une SCIC, comme Telecoop, il y a donc des sociétaires et pas d’actionnaires. Ces sociétaires co-construisent les offres, débattent régulièrement et votent les grandes orientations stratégiques de l’entreprise. Et pour les dividendes ? Eh bien, cela dépend…

“Nous appliquons le principe de redistribution limitée. C’est-à-dire que l’entreprise garantit que l’on construise des réserves (57%). Le reste (43%) c’est aux sociétaires de décider ce qu’on en fait.”

Un fournisseur qui pousse à moins consommer

Nous savons désormais que le secteur du numérique est très polluant. Il représente aujourd’hui 4% des gaz à effet de serre ; il pourrait atteindre 8% d’ici 2025. Et pour beaucoup, les telecom’ sont justement la porte d’entrée vers ce monde numérique… Serait-il possible de créer une nouvelle voie d’accès ?

“Beaucoup d’opérateurs ne vivent que grâce à la vente de téléphones neufs. Ils nous poussent à consommer sans arrêt de nouveaux appareils. Or cette vente est au cœur de l’impact du numérique.” Au contraire, Telecoop incite ses clients à prolonger la vie de leurs téléphones, notamment avec un forfait incluant 30€ de réparations annuelles. 

Et puis il y a le forfait “sobriété” ; à rebours des forfaits classiques, celui-ci ne fait payer au client que sa consommation réelle de données. “Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’ils consomment”, dit Marion. “Ce n’est pas mis en avant par les opérateurs. On a l’impression que c’est une denrée illimitée. Maintenant, il y a des forfaits 200 ou 300 gigas… Mais un giga consommé en 4G, c’est trois fois plus d’énergie qu’un giga consommé en WIFI, et dix fois plus qu’un giga consommé via la fibre !”

Grâce à des dispositifs informatifs (SMS d’avertissements, tableau de bord personnel), les clients passant chez Telecoop réduisent leur consommation de manière significative. Une victoire écologique mais aussi sociétale. Marion s’en réjouit : “Sur nos smartphones, tout est fait pour nous rendre accro ; nos abonnés reprennent la main sur leur temps !”

Des salariés qui travaillent autrement 

En 2016, Xavier Niel déclarait : “Les salariés dans les centres d’appels, ce sont les ouvriers du XXIe siècle. C’est un métier horrible. Le job qu’ils font, c’est le pire des jobs.” Le patron de Free connait bien cette nouvelle misère – avant d’ajouter qu’il s’en fout⁷. Business is business, non ?

Mais dans une coopérative, c’est un peu différent. Sans actionnaires à flatter, avec peu de profit à la clef, que reste-t-il à maximiser ? Le bien-être des salariés, par exemple ! “On veut créer de vrais emplois : notre service client est basé en France, avec de bonnes conditions de travail et de bonnes conditions salariales. Ces gens ne sont pas là pour vendre encore plus de choses, d’abonnements, ou pour gagner de nouveaux clients. Ils n’ont pas d’objectifs sur les appels.” Pas d’objectif, sinon répondre aux questions des clients et leur apporter de l’aide. Le monde à l’endroit, en fait.

Demain, des SCIC partout ?

Tous les aspects de l’économie peuvent être gérés par des sociétés coopératives. Pour l’alimentation, il y a Coop Circuits. Pour la banque, il y a la NEF. Pour l’énergie, il y a Enercoop. Pour le transport il y a Railcoop. Et ainsi de suite… Toutes ces entreprises se sont réunies, avec Telecoop, dans un mouvement plus large, ironiquement baptisé “les Licoornes” – en référence aux start-up qui capitalisent des milliards de dollars… “On se rassemble pour être plus visible, dit Marion. En tant que citoyen, on peut consommer différemment, et même, consommer seulement via des coopératives.”

Telecoop a déjà relevé son pari. Depuis le lancement de son offre mobile, en toute fin de l’année 2020, la coopérative a convaincu 5000 abonnés et 800 sociétaires. Ces derniers voient déjà loin, projettent le lancement d’offres pour les professionnels (entreprises et associations) mais aussi, dès cet hiver, d’une offre de box Internet.

La résurgence du modèle coopératif annonce des jours heureux. Surtout, ce mouvement nous guérit de la croyance naïve en l’homme ou la femme providentielle. Car si certaines personnes ont le pouvoir de tout changer, c’est bien nous. 

1. Emmanuel Faber deviendra PDG de Danone le 1er décembre, Les Echos, 18 octobre 2017

2. Amélie Moynot, Quand un patron fait la révolution (alimentaire), Statégies, 4 mai 2020

3. Emmanuel Faber, nouveau PDG de Danone, humaniste et atypique, Le Point, 18 octobre 2017

4. Laura Raim, L’arnaque des entreprises responsables, Le Monde Diplomatique, juillet 2021

5. Isabelle Chaperon et Laurence Girard, Le PDG de Danone sous pression d’un fonds activiste, Le Monde, 19 janvier 2021

6. Ludwig Hervé, Le numérique émet 4% des gaz à effet de serre du monde, BDM, 18 juillet 2019

7. Gregory Raymond, Tremblement de terre chez Free après la diffusion de Cash Investigation, Capital, 27 septembre 2017

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