Voilà pas mal d’années que de nombreux acteurs publics et privés se mobilisent pour infléchir la courbe du chômage et offrir un travail à celles et ceux qui en sont le plus éloignés. Le plein emploi trouverait-il son salut dans le collectif ?

De belles histoires tu raconteras

“Au troisième trimestre 2021, le taux d’emploi est au plus haut (67,5 %) et le taux chômage est quasi stable (8,1 %).” La nouvelle publiée sur le site de l’INSEE en cette fin d’année donnait envie de sortir le champagne. La célébration aurait été un peu hâtive, cachant de fortes disparités derrière ce chiffre. En effet, parmi ces 8,1 %, on retrouve majoritairement les mêmes profils : les jeunes en manque de diplôme et les personnes immigrées. Et le problème ne se résout pas à l’embauche. Lorsque ces personnes trouvent du travail, c’est généralement dans des conditions précaires. D’après le rapport de 2020 de l’Observatoire des inégalités, 59 % des travailleurs·es immigré·es sont à des postes d’employé·es ou d’ouvrier·es. Et parmi les jeunes de 15 à 24 ans qui travaillent, plus de la moitié ont un emploi précaire. 

Depuis de nombreuses années, acteurs publics et privés tentent de réduire cette fracture : Pôle Emploi, l’État et ses services décentralisés, les collectivités territoriales, les entreprises d’insertion, les missions locales… et les entrepreneurs sociaux. Comment tous ces acteurs parviennent-ils à collaborer ? Grâce à quelles méthodologies et au prix de quels efforts font-ils émerger des solutions pour l’emploi ? C’était tout l’objet de la table ronde organisée par makesense le 15 décembre dernier avec Aline Crépin (Institut Randstad) Federica Pavani, (fondation Primonial), Frédérique Marquet, (Paris Est Marne & Bois) et Inès Seddiki (Ghett’Up), modérée par Basile Michardière (makesense, Mouvement Impact France).

La collaboration commence par la co-construction avec les bénéficiaires

Commençons par le commencement et l’une des premières questions de la table ronde : quels sont les ingrédients pour imaginer des parcours de retour à l’emploi pérennes et efficaces ? “Il est important de les co-construire avec les bénéficiaires,” rappelle Maxime Baudet, co-fondateur de Each One. Comme ça on se dit que c’est une évidence mais malheureusement sur le terrain c’est loin d’être une réalité. “Cela permet de dessiner une vision complète d’un parcours vers l’emploi et implique de prendre en compte l’intégralité des freins. Ceux-ci sont multiples et souvent se cumulent : mobilité, garde d’enfants, accès au numérique, santé, auxquels s’ajoutent des barrières psychologiques. Le sentiment d’impuissance, souvent nourri par des discriminations répétées, altère la motivation et complique les parcours d’accès à l’emploi.”

Inès Seddiki avait bien tout cela en tête quand elle a décidé de fonder Ghett’Up, une association qui permet aux jeunes des quartiers populaires de trouver leur place dans la société, en revalorisant leur image notamment. L’une des forces de Ghett’Up est son ancrage local : chaque action est pensée pour et par les jeunes concernées, afin d’en garantir leur pertinence. Des exemples ? Des outils comme les diagnostics des besoins (questionnaires, focus group) sont réalisés. Les jeunes sont impliqués dans l’organisation des activités de l’association (via le bénévolat, l’accueil de services civiques ou de stagiaires de 3ème). Pour faire tomber les barrières psychologiques, Ghett’Up  a imaginé un programme de leadership qui développe la confiance en soi et le sentiment de légitimité. Toutes ces initiatives permettent d’être au plus proche des préoccupations des jeunes concernés par les problématiques d’emploi et, dans le même temps, renforcent la légitimité de l’association.

Cette approche globale, quasi holistique fait cependant parfois grincer les dents. Les personnes ayant besoin d’accéder à un emploi rapidement ne voient pas forcément l’intérêt de se pencher sur leurs freins périphériques, pas plus que sur le besoin intermédiaire d’accompagnement pour les lever. Dans ce contexte, il est important que les acteurs redoublent de pédagogie- en direction des bénéficiaires comme des financeurs – qu’ils se coordonnent pour apporter des expertises complémentaires. C’est ce qu’a compris la fondation Primonial qui a choisi d’organiser son périmètre d’action autour de deux volets : l’insertion sociale d’une part et l’insertion professionnelle d’autre part. “Ces deux dimensions complémentaires permettent le soutien de dispositifs en amont, qui reconstruisent l’individu avant de pouvoir envisager un retour à l’emploi”, explique Federica Pavani, chargée de projets Éducation et Insertion professionnelle pour la fondation. 

Le territoire, un outil pour créer des ponts entre les acteurs

Les tables rondes ont le pouvoir de nous télétransporter. Nous voici désormais dans les transports en commun: “On a remarqué que les horaires de bus n’étaient pas adaptés aux heures de travail de chacun, et contraignaient la mobilité de celles et ceux qui travaillent de nuit, explique Aline Crépin, directrice de l’innovation sociale et des affaires publiques chez Randstad et présidente de son institut engagé pour le retour durable à l’emploi. D’où l’importance de réunir l’ensemble des acteurs d’un même territoire pour réfléchir en profondeur sur la façon dont on doit solutionner le problème de l’accès à l’emploi.” Pour y parvenir, le leader du recrutement spécialisé cible des territoires souvent oubliés des politiques publiques, et soutient les expérimentations co-construites avec des associations de terrain. Du côté de la fondation Primonial, c’est aussi une approche territorialisée qui a été retenue pour le périmètre d’action 2022, qui se concentrera sur des projets de la région Sud. 

Si les collaborations entre acteurs d’un territoire sont cruciales, les écosystèmes sont en revanche tellement touffus et diversifiés qu’il n’est pas toujours évident pour les entrepreneurs qui se lancent d’identifier les bons interlocuteurs. Pire encore, selon Federica Pavani “la multiplication des dispositifs peut conduire à une dispersion des ressources et un parcours complexe et peu lisible pour les personnes qui en bénéficient.” À ces problématiques s’ajoutent celle des différences culturelles, qui peuvent constituer des “freins à travailler ensemble car les associations, les entreprises, et les collectivités n’ont pas forcément les mêmes logiques, les mêmes façons de fonctionner”, selon les mots d’Aline Crépin.  Face à ces enjeux de taille, qui peut aider à la collaboration et proposer des méthodologies adaptées ?

Frédérique Marquet est claire sur ce point : “les collectivités ont vraiment un rôle de catalyseur de ces collaborations ! Notre rôle n’est pas de faire mais de connecter et de créer les conditions de coopération réussies”. C’est ainsi qu’est née, au sein de Paris Est Marne & Bois, la dynamique Vitawin. L’idée ? Mettre en réseau établissements scolaires, associations de quartier et entreprises employeuses pour soutenir l’emploi et la formation des jeunes du territoire. Et ça marche ! Pendant près de deux ans, la cartographie puis la prise de contact avec chacun des acteurs concernés par l’emploi des jeunes, a réussi à mettre des visages et des contacts sur “les besoins du territoire”. 

Co-construction, collaboration, identification des acteurs et répartition des rôles, voilà ce qui semble faire bouillir la marmite du plein emploi. Mais à cela il faut ajouter un ingrédient indispensable : le temps. Un projet à impact co-construit avec différents acteurs ne se monte pas en deux claquements de doigts. Malgré l’urgence des problématiques sociales, c’est donc la patience qui prévaut pour construire des solutions durables. Frédérique Marquet en témoigne : si la dynamique Vitawin a mis de longs mois à se mettre en place, elle constitue désormais une solution rapide et efficace à des enjeux urgents :  “En juin dernier, un jeune lycéen nous a contactés car il cherchait urgemment un stage en communication. Il devait commencer dans trois jours et n’avait toujours rien. Alors on a activé le réseau Vitawin, et on a directement eu 5 propositions !” Prendre son temps pour ne pas avoir à le perdre : c’est sans doute à cette condition que les collaborations multi-acteurs portent leurs fruits et font émerger des solutions pérennes. 

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