Le monde serait-il sous emprise d’un code informatique protégé par des brevets ? Comment se soigner, innover, cultiver grâce à des logiciels libres qui peuvent être copiés, partagés, améliorés par la communauté ? Suivez-nous, cet article est libre et gratuit.

Philippe Borrel attaque fort. Dans son dixième documentaire : La Bataille du Libre (dont vous pouvez voir la version intégrale sur son Vimeo), le réalisateur égraine les cas concrets d’aliénation aux logiciels brevetés. On y voit un cimetière de tracteurs et de moissonneuses John Deere, en état de fonctionner, mais à l’arrêt pour cause de bug logiciel. Parce que rappelez-vous, il fut un temps où les agriculteurs  pouvaient réparer leurs machines eux-mêmes. Mais aujourd’hui, comment répare-t-on un logiciel fermé, pour lequel il n’existe aucun manuel d’utilisation ? En 2021, de nombreux paysans préfèrent changer de métier que d’investir dans du matériel neuf…

La femme qui n’était pas propriétaire de son cœur

Notre ignorance et notre passivité numérique commencent avec les tracteurs, pourrait-elle finir avec notre propre cœur ? C’est en tout cas l’étrange situation dans laquelle se trouve Karen Sandler, une juriste new-yorkaise, qui s’est fait récemment poser un défibrillateur hi-tech. Un logiciel dont elle ignore tout est maintenant branché sur son corps. Elle se demande : “Est ce que quelqu’un m’espionne ? Mes données sont-elles transférées à un tiers ?” Karen l’ignore complètement et pourtant, sa survie en dépend. “Je veux être capable de modifier cette technologie pour me protéger d’acteurs potentiellement nuisibles.”

Cet exemple extrême est une sorte de métaphore. Car même sans défibrillateur, notre dépendance aux logiciels atteint aujourd’hui un point critique. Ce sont eux qui font fonctionner nos voitures, nos marchés financiers, nos administrations et les systèmes de vote électronique… Et on fait comment pour s’en affranchir ?

La priorité des grandes entreprises, c’est n’est pas d’innover, mais de faire perdurer leurs brevets…

Philippe Borrel

Aux origines du libre

Depuis une quarantaine d’années, le mouvement “du libre” entend bien reprendre le contrôle ; sur le monde numérique d’abord, sur tout le reste ensuite… L’un des premiers à sentir le vent mauvais est Richard Stallman. Alors qu’il est chercheur au MIT, en 1983, il invente la licence GNU qui définit, encore aujourd’hui, ce qu’est un logiciel libre. Pour résumer, cette licence est bâtie sur quatre piliers : 1. Liberté de voir le code source du programme. 2. Liberté de le modifier. 3. Liberté de distribuer des copies. 4. Liberté de distribuer des copies modifiées.

Aujourd’hui le libre, c’est pas sorcier. Il suffit d’attraper un fil et de le dérouler pour découvrir une galaxie de projets novateurs et de communautés enthousiasmantes qui couvrent à peu près tous les domaines… Oui, on peut être un homo modernus hypercconnecté sans travailler gratuitement pour les GAFAM ! On a même quelques conseils très concrets à vous donner.

Liberté, je code ton nom

Pour retrouver sa liberté numérique, le plus simple est d’abandonner les logiciels propriétaires. On oublie les navigateurs comme Chrome et l’on passe à Firefox (édité par la fondation Mozilla). Puis, petit à petit, on remplace tous ses logiciels du quotidien : on installe le pack bureautique Libre Office, on lit ses e-mails sur Thunderbird, on édite ses images sur Gimp plutôt que Photoshop, on utilise Jitsi Meet plutôt que Zoom, et ainsi de suite… 

Si le domaine vous intéresse, on vous recommande aussi de suivre attentivement l’activité de Framasoft, une association française d’éducation populaire qui développe des alternatives libres aux services web les plus connus. Par exemple, Framapad est une alternative aux fameux Google Docs, Framaform une alternative à Google Form, Framadate une alternative au bon vieux Doodle

Pour faire ses recherches, on évite Google mais on préfère Qwant ou DuckDuckGo – il en existe plein d’autres, à vous de les découvrir… Bon, ça, c’était l’échauffement. Pour aller plus loin, on peut carrément choisir de troquer son système d’exploitation privé (par exemple Windows) pour un système libre (comme Linux, pour ne citer que le plus célèbre). 

Pour presque tous les outils numériques que nous utilisons chaque jour, il existe au moins une alternative “libre” tout aussi efficace… 

Et pour le téléphone ? Si c’est un Iphone, vous êtes probablement pieds et poings liés – Apple est connu pour concevoir des systèmes très fermés… Par contre, si votre téléphone fonctionne sur Androïd, vous pouvez télécharger des applications sous licence libre, et même changer votre système d’exploitation – par exemple pour PostmarketOs (compatible avec tous les appareils) ou encore Ubuntu-Touch, Firefox OS ou SailfishOS… Vous avez le choix ! Et la prochaine fois que vous achèterez un téléphone, pourquoi ne pas choisir un Fairphone, à la fois libre, écologique et éthiquement conçu ?

Et pour continuer d’être libre la semaine d’après ? 

C’est compliqué de changer tout seul. Pour garder l’énergie, mieux vaut s’entourer ! Vous trouverez plein de camarades grâce aux newsletters, forums et réseaux sociaux de Framasoft. On vous recommande aussi chaudement le mouvement Latitudes. Née en 2017, cette association intervient dans les écoles et les entreprises afin que les ingénieurs se posent les bonnes questions, et pour que demain, la technologie soit à la fois engagée et responsable. Chez Latitudes, l’équipe met aussi en relation des étudiants, des salariés, avec des porteurs de projets qui répondent à de vrais problèmes de société. Les experts peuvent alors donner des conseils, offrir des services, ou même développer le projet entièrement (parfois sous la forme de logiciel libre). Dans ce cadre, déjà 350 accompagnements ont été réalisés par des bénévoles. Label Emmaüs, par exemple, en a profité pour faire des analyses gratuites sur sa boutique en ligne… 

Preuve est faite que la société civile et le monde du numérique ont tout intérêt à se parler, se comprendre, et mieux coopérer. Pour que demain la technologie ne soit plus un outil d’asservissement, mais de libération. N’est-ce pas ce dont rêvaient, au départ, les pionniers de la Silicon Valley ?