Après avoir traversé plusieurs frontières, les personnes réfugiées se heurtent souvent à un dernier mur, celui de la langue. Un obstacle qui réduit leurs chances d’insertion professionnelle et sociale.

Pour y remédier, Dounia Hannach a fondé l’association Abajad qui propose différents ateliers de français pour accompagner les personnes réfugiées vers l’emploi. Rencontre avec une femme qui a le sens des mots et de la solidarité.


Que signifie Abajad ?

Abajad, c’est un alphabet consonantique : il se compose principalement de consonnes et est utilisé en arabe et en hébreu. Pour mes élèves réfugiés arabophones, c’est un terme familier, rassurant. Je dis à mes apprenants de garder leur abajad, c’est-à-dire leur langue maternelle, et d’utiliser le français comme un outil qui va leur permettre de retrouver une nouvelle vie.

Dans ton métier, tu explores la barrière de la langue : comment se manifeste t-elle ?

La langue, c’est bien plus que de la sémantique : ce sont des traditions, des valeurs, une culture. C’est un sujet sensible pour les personnes réfugiées qui ont été arrachées à leur pays. L’apprentissage du français est pour elles synonyme de déracinement, de perte d’identité. Certaines espèrent toujours rentrer au pays et voient leur passage en France comme temporaire. Elles se disent : “Pourquoi donner de mon énergie alors que je vais sûrement repartir ?”. Et puis il y a le traumatisme, la colère dont on ne comprend pas toujours l’origine. Ces personnes ont un vécu difficile : certaines ont été torturées, d’autres ont fait de la prison… Elles se livrent à leur rythme. Les plus lettrées, qui ont souvent subi un déclassement en France, sont sur la défensive. Elles n’aiment pas qu’on les présente comme des réfugiées. Cela demande un temps d’acceptation et beaucoup d’humilité. Enfin, le public réfugié est très difficile à suivre administrativement : les rendez-vous à la préfecture sont nombreux et cruciaux… Alors parfois mes élèves dorment devant. D’autres travaillent à l’usine ou sont sans domicile. Et pourtant ils sont présents en cours. Ce sont des personnes extrêmement résilientes avec qui j’apprends énormément.

Pourquoi avoir choisi l’insertion par la langue ?

Apprendre le français de tous les jours c’est bien, mais ça n’est pas suffisant. Chez Abajad, on veut que les personnes réfugiées retrouvent une dignité et cela passe par le travail. Seulement en France, parler français est indispensable pour décrocher un emploi. Notre activité consiste à transmettre les bases de la langue française autour d’un domaine ou d’un métier spécifique. C’est motivant pour mes élèves parce qu’ils se projettent. Ensuite, en fonction des besoins et des profils, différents ateliers viennent renforcer le dispositif : sorties culturelles, ateliers mobilité, mais aussi ateliers confiance en soi et emploi pour comprendre les codes qui régissent le monde professionnel. Par exemple, dans beaucoup de pays il n’y pas de CV ! Tout se fait par recommandation, surtout pour les métiers manuels. J’organise aussi des ateliers bien-être (cours de yoga et de sophrologie) car je pense qu’il est essentiel que mes élèves soient stables psychologiquement.

Un cours avec toi, ça donne quoi ?

Mes premières séances sont du coaching linguistique. J’incite mes élèves à se lâcher, je leur demande s’ils aiment les sonorités. En revanche, ils n’ont pas le droit de parler une autre langue que le français. S’ils sont en difficulté, on communique avec des gestes, des images. Je leur enseigne qu’il n’y a pas de hiérarchie : toutes les langues se valent ! Et surtout, qu’il ne faut pas complexer : les Français sont loins d’être parfaits dans l’usage de leur propre langue !

Quel a été ton parcours professionnel ?

La linguistique et l’étymologie m’ont toujours passionnée : j’ai étudié le latin, le grec… La transmission est aussi une valeur très importante pour moi. Être professeure de français a toujours été une vocation. J’ai d’abord suivi un Master de linguistique et d’ingénierie de formation à la Sorbonne CCIP. Nous étions formés aux méthodes d’enseignement du français spécifique aux secteurs du tourisme, de l’hôtellerie et du “business”. J’ai ensuite enseigné la Culture Générale dans un lycée mais cela ne m’a pas plu du tout : mes élèves manquaient de motivation, de respect. Finalement je me suis tournée vers les personnes réfugiées : j’ai commencé par des enfants primo-arrivants puis des adultes. J’ai découvert un public intéressé, intéressant, reconnaissant aussi. Je l’ai vécu comme un vrai coup de foudre !

Pourquoi avoir choisi de travailler avec un public fragile en situation d’exclusion ?

Mes parents étant marocains, je suis moi-même issue de l’immigration. Petite, je ne parlais pas un mot de français. Je l’ai appris à l’école. A 18 ans, j’ai vu une dame qui s’appliquait à écrire des chiffres en toutes lettres ; elle m’a expliqué que son rêve était de savoir remplir un chèque seule. C’est là que je me suis rendue compte à quel point la barrière de la langue était handicapante.

Qu’est-ce que le programme Retour vers l’Emploi t’a apporté ?

En intégrant RVE, je recherchais surtout un réseau, notamment avec Pôle Emploi. Mais j’ai aussi gagné un cadre de travail et découvert d’autres projets inspirants avec qui tisser des synergies.

Pour toi, qu’est-ce qui donne tout son sens à ce projet ?

La première chose est le fait que mes apprenants retrouvent une autonomie financière. Quand ils me disent qu’ils ont passé un entretien ou trouvé un travail, je me dis que mon accompagnement a porté ses fruits. Mais il y a aussi les petites victoires du quotidien. Par exemple, quand mes élèves me disent qu’ils ont regardé un film, écouté une musique ou suivi une recette de cuisine en français, je me dis qu’ils ont passé un cap ! Mais ce que j’apprécie par dessus tout, c’est sentir le regard qu’on porte sur eux changer. Quand une entreprise me fait part de leurs qualités, c’est le signe qu’on a combattu les préjugés.

Selon toi, qu’est-ce l’entrepreneuriat social doit amener à la société ?

Etre entrepreneur·se social, c’est pouvoir faire sa part, quel que soit le domaine, à l’instar du petit colibri de Pierre Rabhi. Si tout le monde suivait cette voie, je pense que ça résoudrait pas mal de choses !

Comment vis-tu la crise sanitaire actuelle ?

Je venais de lancer une session pour les réfugiés qui se destinaient au métier de maraîcher, il y avait une belle dynamique. Mais au moment de commencer les formations pratiques, l’annonce du confinement est tombée. Heureusement que mes élèves avaient bénéficié d’un atelier informatique centré sur les mails juste avant ! C’est grâce à ça qu’on peut se connecter aujourd’hui. Les réfugié.es sont confiné.es dans des centres d’hébergement où ils n’ont pas forcément accès à internet, ce qui nous a beaucoup posé problème. Ils.elles suivent les formations à distance sur leurs smartphones et sont épaulé.es par des mentors qui les appellent chaque semaine. Une des choses que je préfère dans mon activité, c’est le contact humain. Avec ce public particulier, la part de non verbal est importante et l’éloignement complique les choses. Accompagner à distance c’est très frustrant, mais on met un point d’honneur à maintenir le lien.

Abajad recherche des mentors pour parrainer des apprenants ! Infos et candidature ici.