On l’a découvert aux marches climat dans les rangs de Youth for climate. On l’a retrouvé l’année suivante au micro du Festival de Cannes. Il est aujourd’hui à l’affiche d’Animal, le nouveau film de Cyril Dion. Et puis là tout de suite, Vipulan Puvaneswaran est avec moi au café pour refaire le monde.

Le jour de notre rencontre en septembre dernier, un air de vacances flotte encore sur Paris, il fait doux, on respire. La rentrée imminente suscite dès les premières minutes de l’entretien une question aussi conventionnelle que convenue : « Et sinon tu vas faire quoi cette année ? » Vipulan qui vient de décrocher son bac maths/physique/chimie, s’apprête à quitter sa ville de Marly-le-Roi pour intégrer la nouvelle licence de Paris sciences lettres – Sciences pour un monde durable – qui selon le site entend « former par les sciences une nouvelle génération d’acteurs du développement durable ». S’il y aura des maths et de l’anthropologie au menu, l’économie aura aussi sa place dans la formation, une discipline que Vipulan appréhende avec un certain recul critique. À tout juste 18 ans, le jeune homme n’est pas du genre à recevoir la becquée du capitalisme, plutôt à brandir des idées libertaires. « Je pense que la liberté est un bon prisme pour aborder les choses. » D’ailleurs, si le jeune activiste est végétarien depuis 5 ans et vegan depuis 2 ans, c’est en partie au nom de cette liberté. « À partir du moment où la date de la mort d’un animal est programmée, il n’y a plus de liberté. » 

Extension du domaine de sa lutte

Quand il était (encore) plus jeune, Vipulan voulait faire de la recherche en climatologie. C’était à l’époque des grèves pour le climat. « Il m’est difficile de donner la date d’un déclic activiste, c’est assez diffus. Toujours est-il qu’en 2018, j’ai rejoint le mouvement lancé par Greta et j’ai été actif au sein de Youth for climate. C’était bien de rencontrer d’autres jeunes, de ne pas être le seul de ma génération mais l’événementiel c’est épuisant et, à part un impact culturel, ça ne change pas vraiment les choses. » 

Depuis quelques mois, Vipulan délaisse donc un peu les questions de fonte de la banquise. « On sait que ça va être la merde alors est-ce que ça vaut vraiment la peine de savoir à quel point on va être dedans ? Et puis l’urgence climatique implique une hiérarchisation des luttes et laisse à penser qu’il y a des combats plus importants et plus urgents que d’autres. Doit-on reléguer les violences policières, les conflits géopolitiques, les viols et tout un tas d’autres luttes au second rang ? Je préfère aujourd’hui me tourner vers l’écologie qui, par définition, étudie les relations des êtres vivants avec leur environnement, ainsi qu’avec les autres êtres vivants. » 

Aujourd’hui, Vipulan ne croit plus trop au mode d’action de Greta, « ça stagne, certaines manifs comme celles sur le climat ne servent plus à rien, moi je n’y vais plus. Il faut se définir un objectif et voir comment l’atteindre le plus vite possible. Quand les actions sont trop ritualisées, elles n’ont plus d’impact. »

Du climat au vivant

Comprendre le vivant est aujourd’hui ce qui fait vibrer Vipulan et sa rencontre avec le philosophe Baptiste Morizot lors du tournage du film Animal il y a deux ans n’y est pas étrangère. « En fait, je le cite tout le temps, il m’inspire de ouf. Si je n’avais que 4 livres à conseiller, il y en aurait deux de Baptiste : Manières d’être vivant et Les diplomates. » La postface d’Alain Damasio du premier ouvrage résume bien ce qui anime Vipulan aujourd’hui. « Imaginez cette fable : une espèce fait sécession. Elle déclare que les dix millions d’autres espèces de la Terre, ses parentes, sont de la “nature”. À savoir : non pas des êtres mais des choses, non pas des acteurs mais le décor, des ressources à portée de main. Une espèce d’un côté, dix millions de l’autre, et pourtant une seule famille, un seul monde. Cette fiction est notre héritage. Sa violence a contribué aux bouleversements écologiques. C’est pourquoi nous avons une bataille culturelle à mener quant à l’importance à restituer au vivant. » 

Pour faire sa part, Vipulan parcourt davantage les bonnes feuilles des librairies et des bibliothèques que celles des herbiers. La nature, pour le moment, il n’a pas eu beaucoup d’occasions de s’y plonger. Sauf pendant le tournage d’Animal où il a pu découvrir de belles cohabitations entre l’homme et l’animal : au Kenya avec les éléphants sauvages, en Californie avec les panthères, au Costa-Rica avec les animaux de la forêt primaire, « des tapirs, des paresseux et des serpents hyper stylés »… Ce qui l’a le plus touché pendant ce tournage ? La Ferme Biologique du Bec Hellouin qui pratique le maraîchage bio-intensif selon les principes de la permaculture en Normandie et une forêt du Costa-Rica qui n’a que 50 ans, a été plantée par l’homme mais possède néanmoins à première vue toutes les caractéristiques d’une forêt primaire.

Apprendre à voir

Aujourd’hui, lorsqu’il se balade, le jeune activiste se plaît à observer ce qu’il a appris dans les livres et pendant le tournage. « Cet été, j’ai vu des laissés de loup dans la montagne. Baptiste Morizot m’a expliqué que ce sont de vrais marqueurs géopolitiques, c’est intéressant d’en prendre conscience pour concevoir des dispositifs qui permettent de cohabiter harmonieusement avec le grand prédateur. Je ne suis pas naturaliste et je ne pense pas le devenir un jour, je souhaite juste apprendre à voir, comme le dit si bien l’autrice Estelle Zhong Mengual . » Comme tous les individus de sa génération, ce ne sont pas les cours de sciences naturelles qui auraient pu lui ouvrir les yeux. « En SVT j’ai appris la vitesse sismique des ondes PMP, j’ai tout oublié j’en avais rien à foutre. On devrait enseigner autrement le vivant. »

Du climat au vivant, de la mobilisation mondiale à l’activisme local, il n’y a qu’un pas et c’est le chemin que prend Vipulan aujourd’hui. Ses prochains combats prendront place dans le Grand Paris comme celui qu’il a récemment mené pour défendre les Jardins ouvriers d’Aubervilliers « qui ont été détruits par les JO pour en faire des solariums à 30 euros, gentrifier et créer une Seine Saint-Denis où l’on vire les pauvres. Hidalgo, Pécresse et Macron sont des adversaires complices dans cette histoire. »

« J’ai envie d’aller vers des luttes ancrées dans le réel, en lien avec les populations autour. Je suis passé d’environnementaliste à écologiste » Plus largement, le jeune militant souhaite créer une alliance entre notre culture des luttes et le vivant, idée chère à Baptiste Morizot. « C’est comme ça qu’on pourra arriver à une société écologique où les relations entre vivants humains et non humains seront libérées. Je ne pars pas défaitiste, je me dis qu’on peut y arriver. » 

Animal, le nouveau film de Cyril Dion

Écrit par Cyril Dion et Walter Bouvais, Animal sort en salle le 1er décembre et nous invite à interroger notre rapport au vivant devant ce que les scientifiques appellent la sixième extinction de masse. On suit deux activistes adolescents, l’Anglaise Bella et le Français Vipulan qui découvrent l’étendue des dégâts à travers le monde mais aussi les bonnes initiatives qui donnent envie d’y croire. https://ugcdistribution.fr/film/animal/