Ça pourrait être un sujet du bac philo : est-ce que vouloir un boulot en lien avec ses aspirations est uniquement réservé aux diplômés des écoles de commerce ou la question est universelle selon le sens que l’on donne au sens ? Pour en discuter, et pour déconstruire quelques idées reçues, makesense, le Drenche et les Pépites vertes ont donné la parole à deux femmes : Lucie Chartouny (doctorante, autrice) et Fatima Ouassak (politologue, militante). Avec, sur la table, quelques bières pour fluidifier les échanges.

C’est connu : les jeunes sont trop gâtés. La vie ne leur suffit pas. Ils veulent en faire quelque chose – mais quoi ? Depuis plusieurs années, les experts et les journalistes dissertent sur ces drôles d’oiseaux, qu’ils étiquettent tant bien que mal (millennials, génération Z…) comme pour mieux les mettre à distance. Eux, nous dit-on, se posent des questions. Plein. Trop… Mais ne fait-on pas fausse route ? Plutôt qu’une véritable aspiration, la quête de sens ne serait-elle pas l’expression d’un mal-être ?

Fatima à gauche, Lucie à droite

De quoi parle-t-on ?

92% des 15-25 ans veulent une entreprise en accord avec leurs valeurs ; 90% des 25-35 ans veulent que leur travail ait un impact positif ; la moitié des 18-24 ans peuvent même envisager une baisse de rémunération pour un travail qui aurait du sens… Le phénomène est donc réel : il se passe bien quelque chose entre la nouvelle génération et le monde du travail. Mais avant de sauter aux conclusions, encore faut-il savoir ce que les jeunes veulent dire quand ils parlent d’un “travail qui a du sens”. S’agit-il de sauver la veuve et l’orphelin ? Ou les “bébés phoques”, selon certaines langues venimeuses ? Peut-être pas.

“Un métier qui a du sens”, nous dit Fatima, “c’est un métier qui permet d’assurer de bonnes conditions matérielles d’existence, faire vivre soi et sa famille, se projeter… La notion de sécurité est importante. Ces dernières années, on nous a habitués aux notions de flexibilité, d’agilité… Mais ce sont d’autres mots pour l’insécurité.”

De son côté, Lucie souhaite également dé-romanticiser la quête de sens qui semble animer la jeunesse : “Un métier qui a du sens peut avoir beaucoup de définitions différentes. Cela dépend de la personne, ses goûts, les moments de sa vie… Mais la rémunération, c’est important, et c’est trop souvent laissé de côté. Un métier qui a du sens doit nous permettre de vivre dignement.”

Est-ce un phénomène générationnel ?

Sur cette question, nos deux intervenantes prennent une nouvelle fois la tangente. Oui, c’est un problème nouveau. Non, ce n’est pas un problème générationnel. Ce qui a changé, ce ne sont pas tant les individus que le contexte social et politique.

Fatima nous explique : “Par rapport aux années 1970, les conditions se sont dégradées. Le sens s’est dégradé. Évoluer, changer de métier, se former, c’est très bien quand c’est choisi, pas quand c’est subi. Devoir changer tout le temps, s’adapter, ça peut aller très loin, jusqu’au burnout ou même au suicide.” Puis elle évoque le cas de La Poste, où l’optimisation du travail (via des moyens informatiques et bureaucratiques) a poussé des salariés à craquer, par dizaines… Une affaire qui fait écho à la récente condamnation de France Telecom, dont les pratiques managériales ont causé une vague de suicides entre 2006 et 2010.

Bref. Le sens n’est pas quelque chose que les jeunes demandent. C’est quelque chose dont on les a privé. Un constat que partage Lucie : “Burn out, bore out, brown out… Je ne suis pas fan de ce lexique, qui semble désigner des maladies individuelles. Pourtant, c’est évident : quand une personne est sur-engagée au travail, c’est parce qu’on lui donne trop de travail, et qu’elle a trop de pression !”

Est-ce une problématique de riche ?

Sur ce point, nos intervenantes sont d’accord : la perte du sens touche toutes les classes sociales. D’ailleurs, Fatima trace un parallèle entre les livreurs à vélo qui se multiplient dans les villes, et l’ouvrier joué par Chaplin dans les Temps Modernes (“même aliénation, même régularité des gestes”).

D’ailleurs, quand ils se questionnent, les riches comme les pauvres doivent faire face à la même incompréhension de la part de l’entourage. Dans les milieux modestes, les parents ne tolèrent pas que leur enfant fasse la fine bouche quand “eux” se sont tant sacrifiés. De l’autre côté, dans les milieux aisés, le modèle de réussite est tellement ancré qu’il est impossible de le remettre en question – vouloir dévier de la norme, c’est passer pour un dingue.

La quête de sens n’est donc pas un problème de jeunes, ni un problème de riches. Pour Fatima, la ligne de fracture se trouve ailleurs : entre ceux qui ont des enfants et ceux qui n’en ont pas. “On prend moins de risques quand on doit s’occuper d’une famille.”

Comment en est-on arrivé là ?

Pour Fatima, la responsabilité des précédents gouvernements est claire : “Ils ont déstructuré, dérégulé, et c’est ça qui crée la perte de sens. Depuis plusieurs décennies, il y a une libéralisation et une privatisation du marché du travail, donc plus d’insécurité, plus de CDD, plus d’intérim…. Ce ne sont pas des bonnes nouvelles contrairement à ce qu’on dit. Car on a besoin de stabilité, de droits syndicaux, de droits sociaux ; bref, de pouvoir se projeter, y compris dans une même entreprise.”
Si les jeunes ne font pas de carrières, c’est donc peut être par dépit… “On est un pays désyndicalisé”, continue Fatima. “Les syndicats sont beaucoup moins puissants qu’il y a 30 ou 40 ans. Il y a une volonté politique d’isoler les travailleurs et travailleuses. C’est plus facile de broyer, d’exploiter un individu isolé.”

Mais alors que faire ?

Lucie, elle aussi, croit au pouvoir du collectif. Si elle n’a pas créé de syndicat, elle est à l’origine du projet Paumé.e.s, une communauté d’échange et d’entraide pour ceux qui, justement, se posent des questions sur leur parcours professionnel. Chez les paumés, on ne fait pas que blablater. Certains quittent leur emploi. D’autres entament déjà des reconversions. “Mais il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin”, précise Lucie, “parfois il suffit de vivre les choses autrement, de ralentir le rythme…”

Fatima, de son côté, défend aussi d’autres mesures très concrètes, comme le salaire à vie que théorise l’économiste Bernard Friot : “Au moins, à 18 ans, on démarrerait avec un sentiment de sécurité ; on se donnerait le temps d’évoluer.”

Enfin, nos deux intervenantes se retrouvent sur l’importance de faire changer les mentalités. La nôtre, d’abord. Celle de notre entourage, ensuite. Celle de toute la société, enfin, depuis le système scolaire (qui met une pression forte pour que les jeunes “choisissent leur voie” très tôt) jusqu’à Pôle Emploi (où les reconversions tardives sont souvent découragées), en passant par les recruteurs, qui demandent trop souvent des CV “cohérents” et, par conséquent, dissuadent les expérimentations personnelles…

Petit à petit, les têtes phosphorent, les bières moussent, et la table du débat s’élargit. D’autres intervenants s’invitent et proposent des pistes concrètes pour soulager cette jeunesse assoiffée de sens… 

Claire Pétreault, par exemple, nous parle des Pépites Vertes, une plateforme pleine de ressources pour aider les jeunes à trouver leur voie, et pour mettre en lumière celles et ceux qui ont déjà sauté le pas.

Louis et Mad, eux, sont venus nous présenter l’association Tirelires d’avenir, qui se tourne vers les jeunes majeurs en situation de rupture familiale et leur offre différents types de soutiens, notamment d’ordre financier. Car, comme nous l’avons dit pendant ce débat, il est impossible de se connaître et de se projeter dans l’avenir quand la précarité nous guette. 

Bref. Si vous êtes en quête de sens, rassurez-vous : vous n’êtes pas malade. Vous n’êtes pas seul. Vous respirez simplement l’air du temps. Et puis, que l’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre, en reconversion ou franchement paumé, une chose est sûre : se poser des questions, c’est toujours une chance. Cela veut dire que bientôt, on ira mieux.
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Pssst : On a la plateforme parfaite pour avancer dans ces sujets : jobs.makesense.org