Ensemble, ils ont fondé il y a 6 ans Women Safe, le premier centre pluridisciplinaire d’accueil des femmes et des enfants victimes de violence. Dans leur institut de Saint-Germain-en-Laye, Pierre Foldès et Frédérique Martz œuvrent au quotidien pour réparer le cœur et le corps des femmes.

« Heureusement que Frédérique m’a rattrapé par mon pyjama de chirurgien pour me sortir du bloc opératoire et me faire prendre conscience de l’ensemble des traumatismes subis par les femme violentées. J’étais un simple soignant, je ne m’étais pas intéressé aux fondements de la violence.» Pierre chirurgien urologue, inventeur d’une méthode chirurgicale permettant de réparer les dommages causés par l’excision, démarre ainsi l’histoire de Women Safe qu’il a co-fondé avec Frédérique en 2014. Le bientôt septuagénaire à la notice wikipédia et aux 6000 réparations clitoridiennes écourte rapidement son récit pour passer la parole à son acolyte comme le feraient les débutants. « J’ai toujours l’impression d’être en début de carrière et au pied de la montagne,» confie-t-il. Son Everest serait-il fait du nombre de violences faites aux femmes, des 60 000 femmes excisées résidant en France ou d’une injonction paternelle paralysante ? « Mon père ne voulait pas que je sois médecin, il avait une vision de l’exigence personnelle inaccessible… mais je n’ai pas envie d’en parler. »

Dans l’un des bureaux de Women Safe, havre de paix des femmes victimes de violence. © LP/Timothée Talbi pour le Parisien

Revenons au rattrapage de pyjama. En 2014, Pierre les mains dans sa chirurgie rencontre Frédérique alors en charge de la coordination d’un groupe de femmes médecins. « Lorsque nous nous sommes croisés, j’ai découvert le monde de l’excision, raconte Frédérique qui, après des années dans un grand groupe du CAC40 entamait sa mue humanitaire et humaniste. Pierre m’a proposé d’assister à une opération et  ça a été un déclic. J’étais fascinée par cette chirurgie, par ce point d’entrée fort. » Frédérique rencontre des femmes mutilées, réparées et prend conscience que tout peut se recouvrer même l’impensable « à condition de convoquer d’autres disciplines que la chirurgie, on ne peut pas réduire les violences au seul organe sexuel ».

Parallèlement, elle met le doigt sur les failles d’un système qui n’a pas la capacité de prendre en compte l’intégralité de la violence par essence protéiforme. En effet, aujourd’hui, une femme victime doit déclarer les faits à la police, faire constater les coups par un médecin, se faire accompagner par un avocat si elle porte plainte… « Une femme qui subit une excision est une victime potentielle de tout, explique Pierre. On peut la violer, la battre, la priver de la connaissance. Pour s’en rendre compte il faut le vivre de l’intérieur, ce qui m’était impossible avec ma seule vision masculine. Ma rencontre avec Frédérique a été décisive.»

Portraits de femmes à l’entrée de l’Institut Women Safe and Children.

Le goût des autres

Le duo imagine alors un Institut rassemblant en un même lieu la santé et la justice, regroupant des professionnels capables de prendre en charge les violences physiques, psychologiques, économiques, sexuelles, rituelles des femmes mais aussi, depuis 2017, celles des enfants. Un havre de paix où juristes, ostéopathes, masseurs-thérapeutes, profs de yoga et de théâtre, puéricultrices, infirmières, psychologues, art-thérapeutes et médecins permettront aux victimes de se reconstruire en profondeur. En 2014, Women Safe ouvre ses portes et offre un accompagnement innovant, inédit, gratuit et personnalisé. « Lorsque les femmes entrent dans notre établissement, elles ne racontent leur histoire qu’une seule fois à une infirmière, explique Frédérique. Ici, on pratique le secret partagé. »

Les victimes sont invitées à suivre le parcours de la maison qui peut commencer par des consultations psychologiques puis de médecine générale pour effectuer un bilan clinique ou gynécologique. On leur propose également des séances psycho-corporelles, ostéopathie et massage, pour soulager les turbulences intérieures. Les juristes les informent sur leurs droits, l’organisation judiciaire, les démarches possibles et les formulaires à compléter. Enfin, des cercles de paroles, des ateliers de théâtre et d’écriture leur permettent de sortir de l’isolement et de partager leur expérience personnelle avec d’autres victimes en toute bienveillance. En 6 ans, 3202 femmes et 249 mineurs ont été accueillis.

Entretenons notre capacité d’indignation, c’est un moteur vital, une merveille essentielle à transmettre.

Pierre Foldès

Féministes du faire

À l’heure des #meetoo, des phrases-choc en toutes lettres sur les murs pour dénoncer les féminicides, le travail de Frédérique et Pierre s’inscrit-il dans une logique féministe ?  « On agit pour que le féminin aille mieux dans notre société, » explique Frédérique qui porte le sujet dans son cœur et dans ses tripes. « Il existait 1000 techniques pour réparer la moindre coudure de verge et rien pour le clitoris, c’était juste vital de s’y intéresser, » poursuit Pierre. Le duo se reconnaît davantage dans le féminisme du faire même si l’appartenance à une quelconque chapelle ne semble guère les intéresser et cite volontiers les propos du docteur Frydman « vouloir l’égalité ce serait nier notre différence biologique.»

« Cela ne m’empêche pas d’être contrariée quand Pierre tient des propos andro-centrés, » rappelle Frédérique. « Pour moi, la femme est différemment ouverte au monde, rappelle le chirurgien, elle n’est pas l’action brute directe du mâle mais développe au contraire des interactions très riches. Quand on s’occupe des gens, l’approche féminine est centrale. À nous deux, on forme une micro-société. »

Activistes de terrain, Pierre et Frédérique ont aussi pour mission de transmettre et d’essaimer. L’ouverture d’une première antenne Women Safe and Children est prévue pour 2021 et trois devraient suivre en 2023. « On intervient également dans de nombreuses universités et écoles, notamment Sciences-Po pour sensibiliser le public au harcèlement sexuel, sexiste et moral, » confie Frédérique dans un clin d’œil. Par ailleurs, l’association a également  développé une action de plaidoyer et n’y est pas pour rien dans la récente interdiction du certificat de virginité à l’article 16 du projet de loi contre le séparatisme. « Lorsque notre parole est reprise et qu’on arrive à faire changer un peu les choses, c’est gratifiant, on a l’impression de ne pas travailler dans le vide, s’enthousiasme Pierre. Emmener un petit bout de notre société dans ce combat vital pour notre espèce est essentiel.»  Pour Frédérique l’accomplissement tient aussi dans une victoire personnelle. « J’ai réalisé quelque chose que je prétendais faire un jour, travailler dans un monde qui toucherait l’humain et l’humanitaire. Avec Women Safe, j’ai accompli avec humilité ce qui me portait. »

Allez vers ce à quoi vous aspirez sans mettre en doute vos capacités à pouvoir le faire.

Frédérique Martz