Cela pourrait ressembler à un jeu de fléchettes sympathique : on vise la carte de France, on se concentre, on tire… et on atterrit sur notre futur lieu de vie, en 2050. Cependant quand la fléchette devient la trajectoire de notre petite existence flottant dans un avenir plus qu’incertain, cela devient un peu plus stressant. La crise climatique nous poussera inéluctablement à revoir nos plans géographiques. Douce France…

La maladie nécessaire des projections

Prenez une planète tellurique qui hérite de 14 milliards d’années de miracles physiques, biologiques. Ajoutez-y une population de 8 milliards de petits êtres humains et de milliards de milliards d’autres êtres vivants. N’oubliez pas que tout cela se passe dans un système solaire chaleureux, petite poussière d’un univers en permanent mouvement.

Maintenant revenez à nous, pauvres mortels en blouse blanche qui essayons de prévoir l’avenir avec des tableaux excel. La forêt de paramètres, d’interactions, d’inconnues nécessite de notre part, vous en conviendrez, une grande humilité.

N’empêche que nos scientifiques l’ont épluchée la question, et suffisamment pour que les projections (qui ne sont pas des prédictions) nous donnent matière à penser. Vous avez peut-être déjà lu des centaines d’articles (dont un des nôtres) qui parlent de ces travaux. Vous avez peut-être dévoré l’ensemble des scénarios dits “RCP”, quatre scénarios de trajectoire du forçage radiatif jusqu’à l’horizon 2100 pondus par le GIEC pour son cinquième rapport. Ou peut-être que vous n’avez jamais rien lu. Pour vous, on propose un petit résumé rapide du bazar.

Nota très Bene : se projeter ailleurs, plus tard, c’est une manière de fuir le présent et son lot d’urgences urgentes (pssst on en parle par ici). Cependant dans cet article, on assume l’exercice. Se projeter dans l’après est aussi précieux pour épaissir la liste des raisons de se battre dès maintenant.

2050 : la sale ambiance

Concentrons-nous sur ce qui sera directement « palpable », « sensible » et qui rendra le concret de nos journées plus difficile.

La température, déjà. Quand votre grand-mère Odette démarre systématiquement la conversation en décrivant le temps qu’il fait, ce n’est pas anodin. Et autant vous dire qu’en 2050 on ne dira plus « parler de la pluie et le beau temps » mais peut-être « parler de la crue et du feu ardent ». Les températures augmentent et vont continuer d’augmenter, un peu, beaucoup, à la folie, et ce quel que soit le scénario que nous empruntons entre aujourd’hui et demain. Rappelons-nous que les « scénarios à +2, +3 ou + 4°C » sous-entendent des moyennes d’augmentation. Chez nous en France, on ne parle donc pas d’avoir un pic à 35°C au lieu de 33°C, mais bien d’atteindre les 50°C parfois… Les vagues de chaleur récentes – comme l’année 2019 et ses 10 mois de températures au-dessus des normales – ne sont donc que les prémices d’un phénomène gravissime qui bouleversera nos existences. Concrètement, vivre à Paris en 2050 reviendra à vivre dans le climat de Canberra à l’heure actuelle.   

Et dans la famille de cet état des lieux macabre, je demande tout le reste. Je propose une liste de conséquences-catastrophes qui riment en « del » : fonte quasi-totale de nos glaciers bordel, incendies en série et ravages de nos forêts bordel (la moitié sera soumise à un risque fort d’incendie en période estivale), sécheresses généralisées et régulières et assèchement des nappes phréatiques bordel, etc.

Localiser les risques climatiques sur toute la planète d’ici à 2100, c’est maintenant possible et c’est flippant : https://buff.ly/3QtfFst

Bouge de là !

Il faut donc bien comprendre que tous ces changements poseront la question très concrète… de notre survie. Nous nous déplacerons non pas pour « mieux vivre », ou « gagner en qualité de vie » mais bien pour continuer de vivre. Nous nous déplacerons pour fuir la chaleur qui avait fait 70000 décès en août 2003 et qui devrait faire 300000 victimes supplémentaires en 2050. Nous nous déplacerons parce que le wet bulb (indice indiquant la température la plus basse d’un corps ou d’un objet qui se refroidit lors de l’évaporation de l’humidité de celui-ci) sera tel que certaines régions seront inhabitables (pas encore en France en 2050 a priori), nous nous déplacerons pour tenter de fuir la malnutrition, les virus portés par des insectes plus nombreux. On évalue à 250 millions jusqu’à 1 milliards de «migrants climatiques» d’ici la fin du siècle. Et derrière cette expression se cache souvent l’idée que le phénomène concerne des royaumes lointains du nôtre. Mais en 2050, il y a de fortes chances pour que vous et moi bougions aussi.

Où qu’on va ?

Première mauvaise nouvelle : l’augmentation des températures touchera l’intégralité du territoire français, il n’y aura pas d’eldorado version 2050. Même pas du tout.

Deuxième mauvaise nouvelle : même la Normandie et la Bretagne, qu’on décrit souvent comme les futures place-to-be (la Bretagne sera probablement le département français le plus peuplé d’ici 30 ans) ne le seront pas tant que ça. Prenez la carte postale de votre filleul qui vous écrit de Dinard avec plein de fautes d’orthographe et rajoutez au superbe paysage des ouragans, leurs vagues destructrices, sans oublier des crues fulgurantes et les glissements de terrain entraînés par les déluges d’eau. Ce n’est pas de la science-fiction, c’est probablement la façade Atlantique à la sauce 2050.

Troisième mauvaise nouvelle : si vous habitez, ou projetiez d’habiter, le quart Sud-Est, sachez que c’est là que les vagues de chaleur et les incendies seront les plus dévastateurs. Pour vous faire une idée, il  y avait en 1960 2 nuits tropicales par an dans cette région, c’est-à-dire des nuits où la température ne descend pas en dessous de 20°C, il y en aura plus d’une centaine, chaque année donc, en 2050 dans le quart Sud-Est.

Vers le vert cassé

Si vous êtes un citadin fan des grandes villes et de trottoirs impeccablement bitumés, commencez la désintox dès maintenant. Vivre en ville en 2050 va devenir impeccablement difficile, en témoigne cette carte rouge feu dessinant les principaux îlots de chaleur qui tacheront notre territoire.

On le rappelle, qu’on soit un rat des villes ou un rat des champs, on va galérer. Mais sur le papier, et notamment pour préserver notre santé, il n’y a pas photo. Tout le monde va chercher à filer en campagne (phénomène déjà visible depuis la page covid ?). Les chênes et les frênes qui bordaient la maison de ton enfance prendront une toute autre signification, notamment la nuit – et l’air plus respirable sera – encore – préservé des pics de pollution à répétition des grandes villes.

Même en campagne, 2050 va continuer à casser l’ambiance. Outre la question des feux de forêt, le sujet de l’eau deviendra également central. La prolifération des algues et la contamination des eaux potables seront à l’origine de crises sanitaires à répétition. La qualité baisse, la quantité augmente : les habitants des environs du Marais poitevin où de la région Camarguaise devront certainement fuir leur région, probablement envahie par les eaux salées en 2050. Et quand l’eau salée envahira certaines zones, l’eau douce, elle, viendra à manquer. Ceux qui habiteront en montagne, verront le débit des cours d’eau, diminuer (jusqu’à au moins 60 % dans les Pyrénées).

Gagner sa vie ?

En voilà une vraie question.

Continuera-t-on d’avoir un rythme vélo-boulot-dodo en 2050 ? Rien n’est moins sûr. L’expression « gagne-pain » ne sera peut-être plus aussi figurée qu’elle l’est aujourd’hui. Les métiers vont évoluer et nous serons forcément contraints à bouger pour continuer de pouvoir subvenir à nos besoins : que ce soit l’agriculteur à la recherche de sols plus fertiles, de cépages nouveaux en Normandie ou le guide touristique fuyant une région sinistrée.

Il est intéressant de constater que la plupart de nos métiers aujourd’hui, notamment ceux du secteur tertiaire, sont complètement décorrélés du territoire. Et qu’on ne se rend pas compte que la qualité de nos sols, eaux et air se dégrade puisqu’on n’y est plus du tout connectés. Mais, me direz-vous « Au moins, moi qui télétravaille en caleçon chez moi, je suis moins dépendant que d’autres aux facteurs extérieurs ». Non vous ne me direz pas ça parce que vous savez que cet argument tient autant debout qu’un enfant de 4 mois après sa sieste.

D’ailleurs, que deviendra l’énergie qui alimente votre ordinateur en 2050? Elle sera rare. Les centrales nucléaires et hydroélectriques dépendent, notamment de par leur circuit de refroidissement, de l’eau disponible, eau dont les réserves diminueront donc, nous obligeant là à une sobriété drastique. Faut-il attendre 2050 avant de se poser réellement la question de la manière dont on occupe nos journées pour « créer de la valeur » ?

Face contre terre

On pourrait se rassurer et (se) raconter – comme on le lit parfois – qu’en 2050, il faudra juste revoir nos plans de vacances. On pourrait dire avec légèreté que le département des Yvelines deviendra le lieu de prédilection pour le weekend de parisiens asphyxiés, que la Provence restera attractive en hiver, qu’elle sera remplacée par la baie de Somme, la Bourgogne (Dijon, Beaune) comme nouveau lieu touristique au climat méditerranéen truffé de touriste allemands avec des coups de soleil rouge-fraise, que les lacs et les cascades du Jura seront toujours là pour ravir des influenceurs nature… mais ce serait faire l’autruche et faire semblant qu’on peut continuer de fuir le réel.

À quoi sert cet article si ce n’est annoncer l’impasse de notre futur ?

Il sert à ça, oui. Mais au fond d’une impasse, il y a parfois une mini échelle, peu solide, très discrète, sur laquelle s’est enroulé un pied de glycine et que certains montrent du doigt en disant « et ça, ça mène où ? ». Ceux qui montrent cette échelle sont aujourd’hui de trois types : les enfants, les scientifiques et les artistes. Ils ont en commun la soif de vivre, le sens de l’orientation braqué vers l’essentiel et la créativité par la simplicité.

Ça nous mènerait où, alors ?

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