À ce jeu là, pas de fausse donne. Pourtant toutes les cartes semblent contre vous. Votre principal atout ? Collaborer, pour sauver la Reine Terre. Pas d’inquiétude, 150 000 participant·es vous ont déjà précédé·es et la route vers l’objectif du million de personnes sensibilisées est bien engagée. C’est parti, vous commencez votre partie de La Fresque du Climat. 

Tout commence aux premières émissions de gaz à effet de serre « humaines », celles émises par nos activités vers le début du XXème siècle. Pour Cédric Ringenbach, c’était il y a quelques années seulement lors d’un cours qu’il donnait sur le climat. L’ancien directeur du think tank The Shift Project et enseignant sur les problématiques énergie-climat, propose à son groupe de remettre en ordre des graphiques tout droit issus du rapport du GIEC. L’idée est,  pour ce qui est encore à ce stade un exercice, de reconstituer les causes à effets du dérèglement climatique par l’enchaînement de ces graphiques, tous liés les uns aux autres. Saisi par l’efficacité et l’émulation qui se dégage du groupe, Cédric peaufine la méthode et teste son exercice dans tous ses cours. Les graphiques du GIEC deviennent 42 cartes d’un jeu. Fin 2018, l’association La Fresque du Climat est créée afin de diffuser l’outil et de sensibiliser le plus grand nombre aux mécanismes du dérèglement climatique.

À vos cartes, prêt·es, jouez !

Aujourd’hui, c’est votre tour. Vous voilà à un atelier collectif Fresque du Climat. Durant près de trois heures, il va falloir vous entendre et vous coordonner par équipe de 5 à 10 personnes pour ordonner les 42 cartes et établir des liens entre elles : qu’est-ce qui provoque la fonte de la banquise ? Y-a-t’il un lien entre déforestation et émissions de gaz à effet de serre ? Qu’est-ce que c’est déjà le permafrost ? Voyez le bon côté des choses, avec un groupe de six ce sera toujours plus simple que de se mettre d’accord à sept milliards d’individus !

Le premier des cinq lots de cartes qui rythmeront le jeu en étapes, vous est dévoilé. Après un petit doute sur ce qu’est une énergie fossile et un énorme effort pour vous remémorer le cours de SVT sur l’effet de serre, votre groupe est plutôt satisfait de l’enchaînement de cartes choisi. Rassurez-vous, peu importe votre niveau de départ sur le sujet, vous apprendrez de manière ludique. Si votre voisin a passé ses soirées confinées sur la chaîne Youtube de Jean-Marc Jancovici, il aura peut-être une petite longueur d’avance. Mais peu importe, au fur et à mesure vous découvrirez les différentes forces des autres participant·es, et partagerez vos connaissances pour trouver ensemble la bonne combinaison. Car l’enjeu, c’est bien d’y arriver ensemble. « Je ne connais pas d’autre outil qui soit en si peu de temps si efficace pour faire prendre conscience de ces mécanismes de causes à effets, tout en faisant appel à l’intelligence collective » explique Juliette Nouel, journaliste spécialisée sur le climat, la biodiversité, et animatrice de la Fresque depuis deux ans. « C’est un véritable cheminement dans la compréhension. On sait tous vaguement qu’il y a un souci avec le climat, mais avec ce jeu on comprend que tous les éléments sont liés, à quel point le problème est systémique. » La méthode est à tel point efficace, que l’on assiste aujourd’hui au développement des Fresques « amies ». « Fresque de la biodiversité, de la forêt, des océans, du numérique, des nouveaux récits et même du foot responsable ! », énumère Juliette. Une des dernières en date, créée par Juliette elle-même, la Fresque de l’adaptation aux changements climatiques.

Rien que des liens

Le second lot de cartes est distribué, on s’attaque plus en détails aux causes à effet entre les différents éléments du jeu. En plus de mettre les cartes dans le bon ordre, il va vous falloir tracer des liens entre elles pour mettre en évidence les causes à effets. Mais plus rien ne vous arrête, vous sentez la dynamique de groupe s’installer. L’intelligence collective prend forme ! Marina Protopopoff est animatrice de la Fresque depuis un an, et également formatrice pour adultes. Elle revient sur l’aspect pédagogique très puissant de l’outil : « Si la Fresque est si efficace c’est parce que l’intelligence collective réunit beaucoup de critères de la pédagogie active. Elle permet de mettre les apprenant·es en action, extrait les individus de leur état passif, qui attendent de recevoir le savoir d’une personne tiers. Cette approche – poursuit-elle – fait écho aux travaux du psychologue, biologiste et pédagogue Jean Piaget selon lesquels « le savoir ne se transmet pas, il se construit » ou encore que l’apprentissage ne prend forme que face aux situations de changement. Apprendre, c’est s’adapter. Sans oublier l’amusement qui est un levier d’apprentissage fort, tout comme le groupe qui permet de questionner et de faire évoluer sa réflexion dans l’activité d’autrui. » Dans ce contexte, la personne qui anime n’a pas un rôle de « sachante» distribuant ses connaissances, mais de facilitatrice. Elle est garante du cadre bienveillant et inclusif indispensable à l’apprentissage de chacun. Bien entendu si vous séchez, elle viendra vous chuchoter quelques réponses. Après tout, le temps nous est compté.  

Se chauffer plus vite que le climat

Après un troisième lot de cartes un peu corsé entre fonte des glaces et forçage radiatif (le quoi ?), au quatrième lot de cartes c’est décidé, vous allez vous refaire. Après tout, il y a eu plus de 150 000 participant·es en deux ans, aucune raison que vous ne vous en sortiez pas. Derrière ces 150 000, un objectif encore plus ambitieux : un million de personnes formées avant 2022. Pour l’atteindre, 6 000 animateurs pour qui il n’y a pas non plus « ni de week-end ni de jours fériés ». Les animateurs sont pour la plupart bénévoles. Ce sont des participant·es au jeu qui ont souhaité s’investir au-delà de la partie, et sensibiliser à leur tour. Ils suivent un parcours de formation concocté par l’équipe salariée de l’association, qui œuvre au quotidien au développement national et international (la Fresque est présente dans quarante-six pays et traduite en vingt-cinq langues). « Un de nos gros projets d’expansion est le développement des Fresques en entreprise », explique Valentin Jamet qui travaille au sein de l’équipe partenariats de l’association. EDF s’est dernièrement engagé à former ses 165 000 employés à travers le monde d’ici 2022, de même pour Suez. L’association les accompagne pour former des animateurs en interne, qui deviendront eux-mêmes des relais de sensibilisation pour le reste des employés. 

« C’est la force de la Fresque d’avoir ce potentiel auto-portant qui permet que la connaissance se partage au plus vite », précise Valentin. Organiser des Fresques pour le plus grand nombre, c’est l’ambition de l’association. La version de la Fresque en ligne durant les périodes de confinement a permis de maintenir la courbe exponentielle des participants. Malgré tout, Valentin ne s’en cache pas : « On a hâte de retrouver les ateliers et événements en présentiel. » Car le planning est chargé ! Au-delà des ateliers pour les particuliers et salariés, la Fresque se mobilise pour sensibiliser les étudiant·es du supérieur, et bientôt du secondaire, à travers la Rentrée Climat, ainsi que pour mobiliser nos élus locaux avec le Mandat du Climat. Les cartes de la Fresque sont même arrivées dans les mains de quelques parlementaires. Et dans quelques mois ce sera la grande messe : « On a une équipe de 60 animateurs qui sera à Glasgow pour la COP26. On espère pouvoir aller faire des Fresques partout, dans la rue, dans les pubs, et pouvoir donner une portée encore plus internationale à l’outil via cet événement mondial », confie Valentin.

Et là c’est le drame 

Après la dernière carte posée, l’ultime lien tracé, vous admirez fièrement votre œuvre collective. Vous êtes arrivé·es au bout des cinq tours ! Mais après avoir scruté l’ensemble quelques minutes, c’est la douche froide. Vous n’aviez pas signé pour ça. Votre Fresque conclut à une fin du monde quasiment inévitable. Et assez proche qui plus est. En plus d’avoir cogité durant deux heures et d’avoir les neurones en feu, c’est la déprime généralisée. « Mettre les gens en mouvement, c’est là l’objet de la Fresque, relativise Juliette. On ne peut pas faire l’économie du cheminement, passer en accéléré les étapes du déni, de la colère, de l’impuissance. La Fresque est là pour donner les clés. On incite les gens à faire la première étape, soit d’aller mesurer leur empreinte carbone. Mais on ne va pas aller vérifier qu’ils l’ont fait ! » 

On vous rassure, on ne vous abandonne pas au bord du précipice comme ça. « La partie compréhension est suivie d’une partie créative et d’échange autour des émotions, puis d’idées de solutions. Il est essentiel que chacun·e puisse partager son ressenti et ne pas repartir avec ses doutes, frustrations, voire angoisses », précise Marina. Cependant, aucune formule magique ne vous sera révélée. « Ne pas donner des solutions toutes faites, c’est un choix complètement assumé par le créateur. Nous sommes là pour sensibiliser, les solutions on doit les trouver ensemble », prévient Valentin. Ce sera certainement l’un des plus forts messages de la Fresque avec lequel vous repartirez : aujourd’hui et plus que jamais, nous avons toutes les cartes en main.

Les prochains rendez-vous de la Fresque du Climat

  • Pour participer à une Fresque, c’est par ici.
  • Conférences, débats, ateliers : 3 jours pour comprendre le défi climatique. La Cité fertile accueille la Fresque du Climat pour cet événement grand public du 25 au 27 juin 2021. Pour réserver votre place inscrivez-vous ici.
  • La Fresque est aussi proposée dans le cadre des programmes ré_action de makesense.