“À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance”, voilà l’une des questions au bac cette année. Notre copie explique pourquoi ce n’est ni possible, ni souhaitable, exemples à l’appui.  

En 1972 les écologues Donella et Dennis Meadows publiaient à la demande du club de Rome, un rapport intitulé “ les limites de la croissance.” Ils y indiquaient qu’il était impossible de prétendre à une croissance infinie dans un monde fini. 50 ans après, les rapports du GIEC et le franchissement des 5e et 6e limites planétaires, viennent confirmer la thèse Meadows et infirmer les hypothèses enseignées en cours de terminale. La possibilité d’une croissance économique qui serait écologiquement viable grâce au progrès technique reste purement théorique.  

On expliquera dans un premier temps les raisons pour lesquelles le progrès technique n’a pas pu reculer les limites écologiques de la croissance en s’appuyant sur l’exemple du secteur des transports. On proposera ensuite des explications sur la prévalence du discours techno-solutionniste dans la société. On évoquera enfin des innovations sociétales, libérées d’un impératif de croissance qui pourraient permettre de limiter les crises économiques, sociales et écologiques.

Le progrès ne sauvera pas le climat

Rappelons quelques chiffres pour bien comprendre les limites du progrès sur un plan climatique. Les transports en France représentent plus de 27% des émissions de gaz à effet de serre. Les innovations, notamment dans le secteur automobile qui est responsable aujourd’hui de 77% de ces émissions, n’ont pas permis de faire baisser les externalités écologiques pour plusieurs raisons.

1/ Les solutions techniques dites écologiques comme la voiture électrique peuvent permettre d’émettre moins de CO2 pendant leur phase d’utilisation. Cependant, leurs impacts peuvent être pires au moment de leur production ou de leur mise au rebut. Aussi, en prenant en compte l’intégralité du cycle de vie du produit, on remarque que beaucoup d’innovations n’ont fait que déplacer les externalités  écologiques négatives sur d’autres territoires (en Chine), en augmentant la pression sur d’autres ressources (les métaux rares), en faisant pression sur d’autres limites planétaires (l’eau nécessaire au traitement des métaux). Les rapports de SYSTEX montrent qu’il n’y a pas assez de métaux pour réussir une éventuelle transition techno-écologique sans questionner le niveau de consommation.

2/ Quand bien même des innovations permettent effectivement une meilleure efficience des ressources, cela crée un effet d’aubaine. On achète des voitures plus lourdes, on voyage plus loin, plus souvent, plus vite. Ce paradoxe a été théorisé dès 1865 par l’économiste W Stanley Jevons et est connu sous le nom d’effet rebond.

3/ Les choix politiques en faveur de l’innovation technique et de la croissance peuvent verrouiller les comportements des acteurs économiques sur des solutions plus polluantes. Le développement des innovations automobiles, des infrastructures et types d’urbanisme qu’elles exigeaient a été décidé au détriment d’usages plus sobres ou collectifs (marche, tramway, train, vélo).

Dans les secteurs du bâtiment, de la production d’électricité, ou de l’alimentation qui sont les autres plus gros pourvoyeurs de gaz à effet de serre, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre : les gains de productivité ont été absorbés par des pratiques plus dispendieuses. La pression extractiviste s’est en fait reportée sur d’autres ressources (sables, métaux rares, biodiversité). Les innovations qui devaient se substituer à d’anciens usages se sont en fait ajoutées ou ont été détournées. Des exemples ? Les énergies dites renouvelables n’ont pas remplacé les énergies fossiles, l’augmentation temporaire des rendements agricoles n’a pas réussi à nourrir le monde mais a augmenté le gaspillage et la consommation de viande. Bref, les limites planétaires n’ont pas été reculées. CQNFPD (ce qu’il ne fallait pas démontrer).

Les fausses promesses du techno-solutionnisme 

Pourtant, si les promesses messianiques du progrès technique ont été démystifiées par des philosophes, sociologues, économistes, journalistes (Solow, Orwell, Mumford, Illich, Fressoz, Charbonneau, Izoard), le techno-solutionnisme reste prédominant depuis le 18ème siècle dans les discours politiques, les médias, les théories économiques et les courants philosophiques de tous bords. Saint Simon, Karl Marx, Elon Musk, Laurent Alexandre, Philippe Aghion, Auguste Comte ou les frères Bogdanov promettent des lendemains technologiques qui chantent et les personnes qui voudraient arrêter ou seulement questionner le progrès sont traités en hérétiques et tournées en dérision. Cette foi institutionnalisée peut s’expliquer par plusieurs raisons :

  • La promesse d’une solution technique permet de ne pas avoir à questionner l’impossibilité écologique de la poursuite de la croissance économique qui est essentielle pour le maintien des structures de pouvoir étatique et  des structures économiques et financières sur lesquelles elles s’appuient. 
  • La foi dans le progrès technique est plus confortable et rassurante. L’enquête “Il est temps” menée par Upian montre que les techno-optimistes sont moins engagés et plus confiants dans l’avenir
  • L’insuffisante culture scientifique du milieu économique ou politique leur fait construire des modèles théoriques dont les postulats de base sont erronés  (comme les hypothèses du prix Nobel Nordhaus). On ramène à des indicateurs simplistes, sous forme de capital exploitable et substituable, des systèmes et mécanismes complexes. On y postule par exemple qu’une forêt de feuillus équivaut à une monoculture de résineux ou que la fonction des dommages liés à la hausse moyenne des températures est linéaire.
  • Notre héritage culturel valorise l’homme comme l’image ou l’égal des dieux, maître et possesseur d’une nature qui ne serait qu’un ensemble de mécanismes existant pour  assouvir ses envies.
  • Le progrès technique implique des solutions plus capitalistiques qui favorisent la maximisation des profits des détenteurs de capital. Les “destructions créatrices” de Schumpeter  bénéficient aux décideurs et s’opèrent au détriment de ceux qui ont peu de pouvoir politique
  • Conformément aux analyses d’ Illich, et de l’aveu même de son plus célèbre promoteur Jules Ferry, l’école vise à « maintenir une certaine morale d’État, certaines doctrines d’État qui sont nécessaires à sa conservation ». Il est normal que l’intitulé de cette épreuve invite de manière univoque à démontrer une théorie technosolutioniste pourtant questionnable. CQFD (ce qu’il fallait démonter).       

L’innovation sociale pour limiter les crises 

Puisqu’aucune technologie ne peut repousser les limites de la croissance, existe-il une troisième voie qui permet de les épouser ? Des innovations culturelles qui n’imposent pas la croissance économique comme horizon indépassable, peuvent permettre une amélioration de la qualité de vie pour plus de personnes, et ce dans le respect des limites planétaires. À titre d’exemples, citons…

1/ Les expérimentations menées par AgroParisTech au Bec Hellouin et les rapports de la FAO confirment que la permaculture dans ses techniques (rotation des cultures, cultures complémentaires, sélection de semences locales) et dans ses préceptes (prendre soin de la terre, avoir une vocation vivrière) permettrait de nourrir 9 milliards d’individus. Bien que certaines de ces techniques ne soient pas nouvelles, on peut cependant parler d’innovation qui selon Wikipedia est  “la recherche constante d’améliorations de l’existant, par contraste avec l’invention, qui vise à créer du nouveau”.

2/ La promotion du réemploi par Bellastock, Envies, Leboncoin, Zero Waste, Phenix, Toogoodtogo, Backmarket tend à améliorer l’acceptabilité sociale de l’utilisation courante de produits de seconde main. D’après le rapport du WRAP, c’est en investissant dans l’allongement de la durée de vie des produits via la généralisation du réemploi que les investissements contre les émissions de gaz à effet de serre sont les plus efficients.

3/  Les approches low tech comme les four à bois économes, les pédaliers multifonctions, ou les micro-méthaniseurs, viennent aujourd’hui subordonner l’utilisation de la technique à l’obtention de résultats sociétaux dans le respect des contextes culturels et des limites écologiques. Ces ensembles de technologies appropriables par tous sans distinction de revenus ou de niveau d’étude, répondant à des besoins fondamentaux et aux enjeux environnementaux pourraient permettre de répondre aux objectifs du millénaire des Nations Unies (mis à part ceux sur la croissance)

4/ Des innovations juridiques comme les zones d’écologies communales proposées par le quartier libre des Lentillères ou l’idée de doter les éléments naturels d’une personnalité juridique comme le propose Valérie Cabanes permettraient de rééquilibrer les rapports de force au sein de la société en faisant peser l’évaluation scientifique des dommages écologiques et sanitaire dans les choix politiques. 

Pour conclure, rappelons que pour être scientifiquement admissible, une théorie doit permettre et prendre en compte les expérimentations qui la corroborent ou la réfutent. Les hypothèses techno-solutionnistes sur la possibilité de reculer les limites écologiques de la croissance n’ayant pas été vérifiées, il serait judicieux d’inviter les élèves à adopter une posture critique à ce sujet. Les promesses de l’innovation ne doivent pas être analysées à l’aune de déductions théoriques hors-sol, mais au regard des impacts différenciés observables scientifiquement sur les écosystèmes, sur toutes les étapes du cycle de vie et sur toutes les limites planétaires. 

En sciences sociales, il serait aussi intéressant de mesurer les impacts sociaux du progrès technique sur la santé, la sécurité, le travail ou la démocratie. Mais c’est encore là un autre aspect du sujet. On s’en reparle l’année prochaine à la même heure ?

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