Depuis 2018, l’association Kabubu mise sur le sport pour créer des liens d’amitié entre des personnes locales et des personnes exilées – réfugiés, mineurs non-accompagnés, demandeurs d’asile… J’ai testé le concept pour en savoir plus. 

Ferez-vous partie de la team Kabubu ?

Rendez-vous jeudi soir, à 20h

Je suis une vieille Peugeot 205. J’ai la trentaine bien rouillée ; difficile à démarrer, je sors peu du garage et monte les côtes en teuf-teufant. Hier soir, d’ailleurs, j’ai encore fait le choix d’un indice d’octane trop élevé. Qu’à cela ne tienne ! Je me suis inscrit pour la séance de running du jeudi soir, alors je m’y tiens.

D’ailleurs, on ne m’a pas forcé, car sur le site de Kabubu, j’avais le choix : basket le lundi soir, football les mardi et samedi, boxe le samedi, hip-hop le jeudi… Chez Kabubu, on propose toutes les disciplines, pour tous les âges (à partir de 16 ans) et tous les niveaux. Allez, hop, j’enfile ce qui me passe sous la main car je n’ai même pas de vraie tenue de sport. Voilà le travail. Prêt pour le départ ? 

Sous le regard admiratif de ma chienne,  je m’élance d’un bond olympique vers mon destin.

Le top départ

Sur la place, je retrouve un petit groupe. Ils sont tout sourire et tout santé. Je hais les sportifs. Ils ont toujours les joues rosies par la joie de vivre. On se présente : Océane, enchantée. Ahmed, enchanté. Adama, Romain, Hussein – enchanté… La plupart ont l’air bien de se connaître. Ils participent aux séances de running depuis plusieurs mois voire plusieurs années

La séance commence ! On prend la direction de Pantin, en suivant le canal, avec un rythme plutôt soutenu. On lie connaissance dans le peloton de queue. Certains sont prolixes, évoquent leur passé, leurs démarches administratives en France, leurs études ou leur travail. D’autres ne s’épanchent pas, mais semblent juste contents d’être ici. Petit à petit, et sans le vouloir, je me détache du peloton de queue pour former un peloton subsidiaire, seul – un genre de peloton de remorque. C’est là que me rejoint Noémie, la co-fondatrice de Kabubu. A bout de souffle, je demande :

– Alors, ça vient, hfff… Ça vient d’où, hfff… La naissance de Kabubu ?

– Au départ on était trois. Mehdi, Paula et moi. On s’est dit : pourquoi pas utiliser le sport comme facteur d’intégration ? 

– Pourquoi le sport et, hfff… Et pas, hmfff… Quelque chose de moins gnnfff… Moins fatiguant ?

Mais le sport c’est un outil génial ! D’abord, pour un exilé, c’est très compliqué d’avoir accès à une activité sportive, surtout à Paris, où c’est soit complet, soit trop cher… Et puis avec le sport, on est sur un pied d’égalité. Peu importe ton origine, ton niveau de langue, ton statut administratif… C’est un super moyen de créer des liens entre les personnes, naturellement, et de changer le regard des populations locales sur la migration.

Une photo de toute l’équipe avant le départ.

Des foulées de plus en plus grandes

On atteint notre rythme de croisière. Mes jambes sont parties ; en tout cas je ne les sens plus. Sans perdre son souffle, Noémie m’explique l’histoire de Kabubu.

Aujourd’hui, l’association compte cinq salariés, plus une quarantaine de bénévoles. Une antenne vient même d’ouvrir à Lyon ; en attendant d’autres villes, car, après tout, “les personnes réfugiées sont partout en France”, me dit Noémie. 

Il faut dire que le système séduit. Rien qu’en 2020, plus de 850 personnes se sont inscrites à des séances de sport via Kabubu. L’association ne s’arrête pas là et forme même, depuis 2019, des coachs sportifs diplômés. Car bien sûr, le travail est aussi facteur d’intégration. Un nouveau programme doit d’ailleurs être lancé d’ici la fin d’année pour former de véritables sauveteurs aquatiques. 

A mi-chemin, Adama propose au groupe des « exercices de renforcement musculaire”. Je saute cette étape car je suis déjà suffisamment musclé.

Le sport ne connaît pas le genre

J’ai remarqué sur le site de Kabubu plusieurs activités destinées aux femmes. J’interroge Noémie à ce sujet : Mais aargh pour-fff-quoi (tousse) des (tousse) aaah-ctivités 100% (renifle) femmes ?

– Il y a 40% de femmes chez les demandeurs d’asile… Mais elles sont invisibilisées. Et puis elles rencontrent plus de barrières. Elles ne faisaient pas forcément de sport dans leur pays d’origine ; question de rapport au corps, de normes culturelles ou religieuses… Et puis certaines ont vécu des traumatismes liés au parcours migratoire… Alors l’idée, avec ces cours non-mixtes, c’est qu’elles reprennent confiance, qu’elles retrouvent l’envie de faire du sport, et qu’elles retournent dans les activités mixtes un jour.

– Et ça marche ?

– Carrément ! Il y a plein de binômes qui se sont formés entre des femmes locales et des femmes exilées. Certaines se voient très régulièrement, se fixent des défis… On a même une fille, Samah, qui jouait dans l’équipe de foot nationale en Syrie. Elle a prévu d’animer des cours pour les autres femmes de l’asso ! Sinon, pour la course de La Parisienne, il y aura aussi une team Kabubu avec une douzaine de femmes !

Le moteur en surrégime

L’euphorie du coureur

Après trente minutes de course, je commence à me sentir bien. Les doutes et les douleurs du début s’estompent. C’est comme tout, en fait : il suffit de se lancer…

Pour Kabubu, c’est pareil. On dirait bien que, pour eux, le plus dur est passé. L’association a trouvé son rythme de croisière. “Avec le sport, on ne s’est pas trompé”, dit Noémie. “On a vu plein d’amitiés naître pour de vrai ; les gens continuent de se voir en dehors, après le sport, ils s’entraident, se font découvrir leurs cultures, partagent des repas…”

Il est 21h30. Notre petit groupe de coureurs revient enfin à son point de départ. Chacun reprend son souffle et se félicite ; plusieurs proposent déjà de prendre un verre en terrasse. On me propose même de participer au semi-marathon de septembre : “Il y aura une team Kabubu, tu viens ?”

Oula ! Chaque chose en son temps. Je suis un vieux modèle : je dois d’abord passer mon contrôle technique.

Une “photo finish” de toute l’équipe, après la course.