Les étudiant.es sont là pour étudier, les chef.fes pour cuisiner. Depuis plusieurs semaines, l’association d’aide alimentaire durable Linkee et les restaurateur.rices de la communauté écotable unissent leurs forces et leurs énergies pour remplir les assiettes des étudiant.es touché.es par la crise.

Il est 17h45, l’heure de l’apéro du vendredi soir entre potes. Ils.elles sont pourtant là sur le trottoir de la rue Championnet dans le 18e arrondissement parisien à attendre non pas l’ouverture des portes d’un concert ou d’une séance de cinéma mais celles du Bar commun transformé en joyeux repaire de l’aide alimentaire. L’échine trop souvent courbée, le regard en biais, les émotions camouflées sous un masque désormais obligatoire, 150 étudiant.es viennent récupérer 6 à 7 kilos de nourriture collectés par l’association Linkee dont un plat préparé par les chef.fes de la communauté écotable. Aya, les yeux bleu méditerranée est une habituée et vient ici une fois par semaine. « Avant je travaillais dans un restaurant, confie l’Égyptienne en master de droit, depuis le confinement c’est mort. Heureusement qu’il y a des initiatives comme celle-là, sinon je ne m’en sortirais pas. »

Ecotable / Linkee
Ecotable ©Mika Cotellon

À l’intérieur du bar, tout est prêt. Une dizaine de petits hommes et femmes bleu.es au tee-shirt Linkee s’apprêtent à prendre leur place. Elsa bénévole-référente donne les dernières instructions. « Quelqu’un de pas timide pour gérer la sortie ? » Un bénévole à la tignasse frisée et au sourire jovial se porte volontaire. Il dispensera en fin de parcours conseils et gentillesses tout en orientant celles et ceux qui le souhaitent vers Laurence, psychologue de l’association Les Écoutes de rue. « Ce n’est pas rien de passer le pas de l’aide alimentaire, confie la spécialiste qui offre un point d’appui à une jeunesse vivant en-dessous du seuil de pauvreté. Je reçois beaucoup de personnes étrangères qui sont loin de leur famille, pour elles c’est encore plus dur. » 

Et je remets le son

Il est 18h, tout le monde est à son poste. On lance la playlist « Dancing and good vibes ». Sur les premières notes de Christophe Maé, les étudiant.es entrent dans le bar. Accueilli.es par un grand sourire, ils.elles doivent seulement montrer leur attestation de réservation de leur panier, « Linkee offre un service universel aux étudiant.es, confie le fondateur Julien Meimon, c’est pour nous primordial de ne pas fixer de conditions spécifiques. » Les jeunes récupèrent alors un sac pré-rempli avec fruits et légumes glanés directement auprès des 250 producteurs, grossistes ou supermarchés partenaires. « On privilégie le bio dès que possible, » explique Julien. Cette semaine c’est choux, carottes et patates, on est au mois de mars.

Le parcours se poursuit par la récupération d’une salade de pois chiche, d’un plat au choix entre le parmentier de boudin noir, le poisson accompagné de petits légumes et de riz et des autres spécialitées cuisinées par les restaurateur.ries engagé.es d’écotable. Puis c’est saumon fumé, desserts de chef.fes, Coca-Cola issu des stocks en limite de péremption de la SNCF, produits d’hygiène. À chaque étape, la même attention de la part de l’équipe Linkee, parfois un déhanchement ou un pas de danse.  « On est là pour apporter un peu de bonheur et pour rendre le quotidien plus léger, » confie une bénévole. Pendant 1h30, les étudiant.es se succèdent. À 19h30, les stocks comme la rue Championnet sont vides.

Ecotable/linkee
Ecotable ©Mika Cotellon

La main à la pâte

Il y a 10 heures, c’est de l’autre côté de la Seine que tout a commencé dans le bar Esspace aux deux S de l’économie sociale et solidaire. Dans cette antre du 13e arrondissement transformée en entrepôt/cuisine/salle de découpe et d’assemblage, une dizaine de bénévoles Linkee et de chef.es de la communauté écotable préparent les repas pour les étudiant.es, les migrant.es et les personnes sans-abri. Des cartons de pâtes, de riz, de lait montent jusqu’au plafond. À l’entrée, s’érige une montagne de choux blancs et d’oranges. Dans un coin des bonbons, de la confiture, du chocolat.

« Quand j’arrive à 9h30, j’examine les arrivages du jour, explique Bérangère Fagart, jeune cheffe du restaurant parisien Sélune et coordinatrice de la campagne « Restaurons les étudiant.es durablement ». Je bois un café et j’imagine des recettes dans ma tête. » Aujourd’hui ce sera : pâtes au chou rôti, thon, œuf mollet et herbes en tous genres, pancakes au chou, crumble aux poires. « D’habitude dans nos restaurants, on cuisine pour 30 à 80 personnes, là c’est autre chose, on est sur de la quantité, il faut imaginer des plats pour 500 avec 4 plaques à induction. Heureusement depuis un mois on a aussi un four. » 

97% des étudiant.e.s bénéficiaires des distributions de Linkee vivent sous le seuil de pauvreté, et ils.elles sont 60% à bénéficier d’une aide alimentaire pour la première fois.

C’est parti pour la fournée du jour !  Sylvain, Clément, Richard, Sophie, Lisa… épluchent, découpent, malaxent. « Je viens tous les vendredis après-midi, » témoigne Lisa styliste au chômage depuis le confinement. Sylvain, journaliste en reconversion professionnelle n’en est pas à sa première session non plus. « J’ai longtemps cherché comment me rendre utile pendant cette crise, confie-t-il les mains dans la pâte à crumble. J’ai appelé les associations traditionnelles, ma mairie et personne n’avait rien à me proposer. Quand j’ai découvert Linkee, en deux clics sur l’appli j’ai pu commencer des livraisons à vélo, récupérer des invendus chez Cojean et les distribuer à l’association Aurore. En une semaine j’étais actif, c’est hyper gratifiant. »

Premiers plats

À observer la dextérité de la brigade du jour, on repère facilement les pros qui ont surélevé leur planche de découpe pour ne pas se casser le dos, celles et ceux qui émincent plus vite ou qui choisissent toujours le bon couteau. « La semaine dernière quand on a reçu 150 kilos de merlus de ligne de Poiscaille et qu’il a fallu lever les filets, on a dégusté, » raconte Richard qui a fait l’école Ferrandi l’an passé et a été privé de stage à cause du confinement. « On essaie qu’il y ait toujours un bon mix pros/bénévoles, rappelle Bérangère, il y a parfois des tâches qui demandent de la technique. Depuis le début, on a réussi à cuisiner des plats incroyables, des bobuns, des currys de poisson…» 

Ecotable/linkee
Ecotable ©Mika Cotellon

Avant le confinement, Linkee qui a fêté ses 5 ans, réalisait pour les personnes fragilisées environ 50 000 repas hebdomadaires. Aujourd’hui, la demande a explosé. «On en est à 25 000 repas par semaine rien que pour les étudiant.es,»  explique Julien. Le trentenaire se souvient de sa soirée du 16 mars 2020 au moment où Edouard Philippe annonçait la fermeture des restaurants.  « J’étais en train de boire un coup avec une copine, je m’apprêtais à passer une bonne soirée. De 20h à 2h30 du matin mon téléphone n’a pas arrêté de sonner. Les restaurateur.rices m’appelaient pour savoir si on pouvait venir vider leur chambre froide.»  À partir de ce moment-là, les équipes de Linkee n’ont plus jamais arrêté leur valse à trois temps : récupérer, transformer, distribuer.

« Aujourd’hui, tout le monde me dit que j’ai une sale tête, on ne peut pourtant pas lever le pied. Notre mission est de venir en aide à des populations précarisées. On ne peut pas attendre que le droit prenne en compte leur situation, sinon c’est déjà trop tard.» Depuis la rentrée universitaire, Linkee organise des distributions de colis alimentaires dans le 13e et le 18e à Paris mais aussi dans les campus universitaires de la région Île-de-France (Bobigny, Cergy, Villetaneuse, Créteil, Cachan, Evry, Saint-Denis, etc). « La demande n’arrête pas de grimper, s’inquiète Bérangère, c’est terrifiant. La crise est en train de briser les étudiant.es. À cet âge-là, on ne devrait pas se préoccuper de savoir ce qu’on a à manger. La jeunesse est faite pour rêver !»

Linkee distribue chaque semaine 25000 repas aux étudiant.e.s en situation de précarité. 350000 repas ont ainsi été distribués depuis le lancement du dispositif, en octobre 2020.

Faites grimper le compteur !

Pour aider Linkee, vous pouvez : 

  • devenir bénévole-livreur ou cuisinier en vous inscrivant sur la plateforme.
  • participer à la campagne Restaurons les étudiant.es durablement. Sur chaque don de 6 euros, 5 sont versés à un.e restaurateur.rice qui prépare un bon plat pour les étudiant.es (le reste est pour la logistique).
  • faire un don sur HelloAsso.