En France, 20 millions de personnes donnent de leur temps bénévolement, dont 15 millions pour des associations. Tous ces efforts cumulés compteraient pour 1% voir 2% du PIB. Un vrai pan de l’économie. Il faudrait presque un Ministère pour canaliser cette énergie ! 

Et pourtant… Pas de bureau central. Pas de monarque. Car les bénévoles s’organisent préféremment en communautés. Grandes ou petites. Plus ou moins autonomes. Certaines se regroupent, d’autres s’imbriquent. Autant de communautés qu’il faut créer, animer, faire vivre et durer dans le temps… Dans ce domaine, des hommes et des femmes se sont professionnalisés pour devenir de vrais “responsables de communautés”. Quel est leur rôle, et comment travaillent-t-ils ?

Pour en savoir plus, nous avons rencontré celles et ceux qui dessinent les contours de ce nouveau métier. Autour d’une table, ils ont partagé leur expérience, leurs échecs et leurs conseils d’initiés… La parole est à eux !

Comment définir les objectifs de la communauté ?

Par principe, les bénévoles ne sont pas motivés par l’argent. Un sondage mené en 2019 chez plusieurs milliers d’individus nous renseigne sur leurs véritables aspirations ; 85% veulent se rendre utiles aux autres et la société ; viennent ensuite des motivations comme l’épanouissement personnel (52%), le fait de défendre une cause (48%), d’appartenir à un groupe (32%) ou encore d’acquérir des compétences (27%). Voilà les principaux leviers que peuvent actionner les responsables pour créer l’enthousiasme au sein de leurs communautés. 

Crédits : © Sonja Och / Greenpeace

Mais définir “l’utilité sociale” ou “l’épanouissement personnel” n’est pas une chose facile. Comment s’assurer que tout le monde vibre au même diapason, surtout quand la communauté prend de l’ampleur ? Chez Greenpeace, on connaît bien cette problématique, et pour engager un maximum de personnes, on a fait le choix de l’horizontalité. Benjamin Lemesle (chargé de développement du réseau militant) nous explique cette stratégie : “La gouvernance, c’est une énorme question. Chez nous, avant, c’était très vertical. Tout était décidé à l’international. Maintenant, petit à petit, ça se décentralise.” 

Concrètement, tous les trois ans, l’association produit un grand document d’orientation stratégique. Et pour élaborer ce plan triennal, toutes les communautés sont mises à contribution : les groupes locaux, les activistes spécialisés dans la désobéissance civile, les membres élus de l’assemblée statutaire, les bénévoles qui travaillent siège… Un travail fastidieux, mais nécessaire pour que l’ensemble des adhérents regardent dans la même direction. Est-ce suffisant pour autant ? “Pas certain”, dit Benjamin, “on a des débats tous les jours en interne sur cette question !”

Qu’est ce que le modèle “community based” ? 

Greenpeace est un gros paquebot, avec un demi siècle d’histoire. Chez makesense, une structure plus récente, on a plutôt décidé de prendre les communautés comme point de départ : c’est l’approche “community based

Lauren Miller (responsable des Programmes d’Engagement Citoyen) nous en dit un peu plus : “Les communautés se créent spontanément, partout dans le monde, et makesense arrive dans un second temps avec des outils pour les aider à passer à l’action.” L’impulsion vient donc de la base ; c’est là, sur le terrain, que sont définis les projets à mener. 

Sarah Durieux (directrice de change.org) nous raconte aussi comment son entreprise a choisi, dès le début, cette approche community based : “On ne mobilise pas les communautés, car chez nous, ce sont les personnes concernées qui décident d’agir directement. Elles choisissent leurs combats, donc leur engagement est très fort. Et c’est ce qui fait le succès de change.org.”

Sarah pense que toutes les organisations peuvent amorcer une transition vers ce modèle de communautés… même si cela demande du temps et de la détermination. “Avant, les assos à papa, c’était de la com’. Mais la com’ n’est qu’une première étape ; on envoie des infos aux gens pour qu’ils se sensibilisent, qu’ils comprennent… Deuxième étape, on les consulte. Troisième étape, on co-construit avec eux. Dernière étape, on perd le contrôle, et c’est ça le plus difficile pour beaucoup d’organisations. Quand elle donne le leadership aux gens sur le terrain, l’organisation n’est plus qu’une super-facilitatrice pour les aider à mener leurs projets.”

Développer une approche plurielle

Faut-il vraiment choisir entre l’approche ascendante et l’approche descendante ? En tout cas, ce n’est pas l’avis de Sarah : “Ces deux modèles se complètent et s’alimentent. On ne peut pas se contenter de donner des outils aux gens puis leur dire : démerdez-vous !”

Un avis que partagent les autres intervenants.  Adèle Muller (cheffe de projet bénévolat chez Emmaüs Connect), par exemple, nous explique comment son association donne sa place à tout le monde, à différentes échelles : à la fois les “électrons libres” qui souhaitent mener des actions rapides et ponctuelles, et ceux qui veulent s’engager dans des projets structurants. Les premiers peuvent intervenir à la volée, tandis que les seconds doivent suivre une formation pour acquérir les compétences minimales. 

Même son de cloche du côté de Greenpeace, qui développe différents modes d’engagement, en ouvrant la porte aux aides ponctuelles (apporter une aide juridique, relire ou traduire un document, etc.), et en développant des outils pour aider les citoyens à s’organiser sur le terrain (comme Greenvoice, une plateforme de pétitions, ou WeGreen, un réseau social militant).

Comment bien recruter pour faire grandir la communauté ?

Encore une fois, tous nos intervenants sont d’accord : il faut avoir une logique, et ne pas recruter tous azimuts seulement “pour obtenir un effet de masse”. C’est particulièrement vrai quand il s’agit de recruter, au sein des communautés, des leaders avec des champs d’actions plus larges.

  Adèle n’insiste jamais assez sur ce point : “Au début, c’est l’erreur qui m’a coûté le plus cher. Quand le cadre n’est pas bien défini, pour la personne qui porte le projet, c’est le bazar, ça génère des frustrations et des incompréhensions. Je rabâche ça souvent maintenant. Il faut un cadre.”

“Il faut un cadre”, répète Benjamin, “et surtout, il  faut proposer quelque chose derrière le recrutement. En fait, il faut anticiper toutes les étapes du parcours d’engagement.” Autrement dit, quelles seront les missions des nouvelles recrues ? Quels seront leurs droits et leurs devoirs ? Avec quelles équipes pourront-elles communiquer ? 

Autant de questions qu’il faut trancher à l’avance…

Acculturation des publics fragiles (chômeurs, migrants, SDF…) aux pratiques numériques. Reportage Emmaus connect , Bordeaux.

Un dernier conseil pour la route ?

Peu importe la manière dont on s’y prend, travailler avec les communautés bénévoles, en être responsable, c’est un vrai métier.

Comme tout métier, il implique tout un corpus de savoirs théoriques et pratiques qu’il convient de connaître. Adèle, par exemple, nous recommande chaudement le livre Micropolitique des groupes, de David Vercauteren – “Je le relis tous les ans !”

Surtout, c’est un métier qui évolue vite, et qui demande une remise en question régulière. “Quand on est trop enfermé dans ce qu’on fait, on n’apprend plus rien”, confirme Sarah. “Il faut aller à des conférences, lire des bouquins, suivre des formations… Voir comment les autres personnes abordent certaines questions que l’on croit connaître.”

Enfin, tous insistent sur le besoin d’échanger avec ses confrères et consœurs. C’est essentiel de partager les bons conseils, raconter ses succès et ses erreurs, questionner les pratiques  des uns et des autres… Et puis, nous dit Lauren, “ça fait du bien, on se sent moins seul !”

C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons créé, chez makesense, le Club des communautés : un lieu de formation et de partage dédiés aux professionnels de l’engagement. Car même les responsables de communautés… ont parfois besoin de se retrouver, entre eux, dans leur propre communauté.

Et la boucle est bouclée !

  1. Christel Brigaudeau, Indispensables bénévoles : 20 millions de personnes consacrent du temps aux autres, Le Parisien, 6 septembre 2019
  2. Édith Archambault et Lionel Prouteau, Un travail qui ne compte pas ? La valorisation monétaire du bénévolat associatif, Travail et Emploi, octobre-décembre 2010
  3. Statista, Pour quelles raisons êtes-vous engagé bénévolement dans une association ?, octobre 2020