Changer le monde grâce à l’entrepreneuriat social ? En 2010, l’idée était séduisante… Est-elle encore suffisante aujourd’hui ? Pas si sûr. Retour sur notre monde d’avant pour mieux inventer celui d’après.

On y a cru. 

On y a cru pendant de longues années. Quand au sortir de nos études, dans un monde qui ne tournait pas rond, on a ressenti le besoin de nous investir. Quand notre instinct nous disait qu’il fallait inventer de nouvelles façons de vivre, de créer de la valeur, de travailler, de communiquer, de s’engager, bref, de faire société. Quand en  2010, malgré une analyse encore assez jeune, brute, peu documentée, nous avions une certitude : le monde avait besoin d’une (r)évolution.

Concilier l’inconciliable ?

C’est alors que nous avons trouvé une première issue. Élevé.es dans un monde tiraillé par des idéologies qui s’affrontent – la gauche versus la droite, le Nord et le Sud, le “for-profit” contre le “non-profit”, les entreprises versus les associations –  nous avons découvert un modèle novateur, conciliant des aspirations apparemment contraires, réunissant les énergies, mettant au service d’un même dessein notre force créatrice et notre aspiration pour une société plus juste. L’espoir avait un nom, il s’appelait l’entrepreneuriat social. 

Dans le même temps, nous avons pris conscience de la toute puissance des entreprises qui, il y a 10 ans, façonnaient déjà le monde. Apple avait “disrupté” notre façon de communiquer avec les iphone. Facebook avait transformé nos relations amicales avec son réseau social. Uber avait révolutionné nos déplacements en ville. Une question nous taraudait alors : les Géants, mus uniquement par la croissance du profit, avaient-ils seuls le pouvoir de dicter nos modes de vie ? 

A nous la grande synthèse ! Les entreprises ont le pouvoir de changer le monde, façonnons-les pour qu’elles le transforment à notre manière. C’est ce que l’on a tenté de faire à partir de 2013, en lançant l’incubateur makesense (à l’époque “Sensecube”) en France, puis au Mexique, au Sénégal, aux Philippines et au Liban.

On y a mis notre cœur, nos bras, notre sueur, et un gros bout de nos vies personnelles. 

Notre motto : les actions de bénévolat classiques sont importantes, les associations d’intérêt général sont essentielles. Mais pour aller plus loin,  nous allons montrer qu’un autre modèle d’entreprendre est possible. A nous de propulser l’entrepreneuriat social sur le devant de la scène.

Depuis, quasiment 10 ans ont passé. Le monde a changé. Et nous, on a mûri. 
On n’a pas perdu notre idéalisme.
On n’a pas perdu complètement notre naïveté, qui nous pousse à agir.

Mais nous sommes devenues plus réalistes sur le potentiel des solutions entrepreneuriales et sur l’étendue de la tâche à mener. Notre utopie originelle se heurte aujourd’hui à des limites que l’on retrouve du Nord au Sud, de l’Europe à l’Asie.

Une caution pour le secteur public ?

L’entrepreneuriat social c’est bien. Mais parce qu’il génère des revenus, il est parfois devenu la caution des politiques pour justifier les baisses de subventions au secteur associatif créant une dualité entre les différentes structures. Nos engagements terrain, notamment en France et aux Philippines, prouvent au contraire que certains enjeux sociétaux, notamment ceux liés à la dignité humaine, au respect des droits civiques, à une éducation qualitative pour tous, ne peuvent pas être résolues par des structures dépendantes de services payants. Certaines organisations ne doivent poursuivre aucun autre objectif que celui de l’intérêt général et ne doivent en aucun cas, faire l’objet d’arbitrage pécuniaire. Pour nous, l’enjeu de l’entrepreneuriat social est de grossir les rangs de celles et ceux qui œuvrent pour le bien commun, pas de se substituer à des modèles pré-existants, ni de laisser croire que le privé pourrait un jour remplacer le public.

Entre effet de mode et effet marketing

Dans les dîners, l’entrepreneuriat social a la côte et fait toujours son petit effet. “Tu fais quoi toi dans la vie ? Moi, je monte une boîte qui va changer le monde.” C’est vrai que ça en jette et que c’est une façon assez efficace de briller en société. Ainsi, d’aucun.es entreprennent davantage pour entreprendre que pour porter une idée qui va révolutionner le monde quand d’autres réinventent des idées qui existent déjà.  Se pose alors la question de l’authenticité de l’engagement, de sa durabilité, mais aussi de la profondeur de l’entrepreneuriat social. Comment éviter l’effet paillettes ? Comment connecter les réalisations d’hier (les associations historiques) avec les projets d’aujourd’hui pour aller plus vite et plus loin ? Comment éviter de balayer les initiatives existantes mais au contraire de venir les renforcer ? Et puis une fois passée la période des invitations à dîner et des tables rondes, comment prévenir l’isolement des entrepreneur.ses sociaux, la crainte de voir leur activité s’arrêter du jour au lendemain et la responsabilité vis-à-vis de leurs bénéficiaires ? 

L’entrepreneuriat social ou la dinette du capitalisme ? 

L’entrepreneuriat social a également un autre effet pernicieux. Parce qu’il est innovant par essence, il pourrait laisser à penser que l’on a une solution à tout et que le progrès pourra nous sauver. Innover plus pour vivre plus ? La formule ne marche plus. Aujourd’hui, nous savons que certaines crises sont inéluctables et qu’il nous faut au contraire aller vers plus de moins et apprendre à nous adapter. 

Par ailleurs, l’entrepreneuriat social s’appuie sur les forces et les outils du capitalisme (un modèle basé sur l’éternelle quête du profit) pour résorber et transformer les effets pervers du système. Est-ce réaliste de penser qu’on peut changer un système avec les règles du jeu du système ? 

Aussi, au lancement de nos incubateurs en France et aux Philippines, nous souhaitions faire du secteur “non profit” un centre d’intérêt voire un levier clé des pouvoirs économiques et politiques. Pour la première fois, l’entrepreneuriat social permettait aux activités d’intérêt général de contribuer à la croissance économique des pays et à la création de nouveaux emplois. Qu’en est-il réellement aujourd’hui ? 

Enfin, l’entrepreneuriat social n’agit pas à armes égales face aux grands acteurs économiques de notre société. Malgré la croissance du secteur, il reste économiquement dérisoire face aux Géants. Les acteurs sont encore trop dispersés et ne pèsent pas assez pour jouer dans la cour des “grands”. En témoigne notamment la trop faible part des plans de relance en France consacrée à cette économie du future, pourtant créatrices d’emplois. 

Ces débats (parmi tant d’autres) nous agitent. Il y a 10 ans, quand on parlait d’entrepreneuriat social, nos interlocuteur.rices se demandaient comment des entreprises pouvaient s’attaquer à des problèmes sociétaux. Depuis, les entrepreneur.ses ont montré qu’il était possible d’avoir un impact. Des exemples ? En France, ToogoodToGo, solution pour distribuer des invendus alimentaires, permet de sauver 10 millions de paniers repas par an. Aux Philippines, Sinaya Cup a réuni plus de 2 200 ambassadrices afin d’éduquer à la santé reproductive et menstruelle des adolescentes d’écoles publiques. Ces résultats sont enthousiasmants et l’idée de réconcilier modèle économique et poursuite du bien commun a fait son bout de chemin. Nous aussi. Mais on ne s’en satisfait plus. Tout cela n’est pas suffisant pour transformer en profondeur le système. On veut aller plus loin. 

Nous continuons de croire en ce modèle, mais avec plus de recul et de maturité nous réalisons que les entrepreneur.ses ne sauveront pas le monde. S’ils font partie de la solution, ils la mettront en œuvre avec d’autres. C’est pourquoi nous allons continuer de former cette nouvelle génération d’entrepreneur.ses et d’organisations en étant attentifs à démultiplier leur pouvoir transformateur. 

Voici donc les priorités de makesense pour les années à venir pour continuer de construire un monde durable et inclusif, autrement. 

Accélérer la pollinisation des solutions existantes 

Une grande majorité de solutions existent aujourd’hui. Les avancées technologiques, biologiques, philosophiques nous laissent un champ des possibles infini pour repenser nos modes de vie et faire société. Pour autant, chaque jour, des milliers d’individus isolés re-créent dans leur coin des solutions, sans capitaliser sur les apprentissages, sans atteindre une taille critique qui leur permettrait de rivaliser avec les géants GAFA qui façonnent notre société aujourd’hui. 

Notre défi ? Enrayer la dispersion et réussir à concentrer l’énergie créatrice des millions d’individus qui s’engagent sur les solutions éprouvées. 

Au lieu de chercher constamment à créer la nouveauté, répliquons et développons des solutions qui marchent ! A ce titre, nous avons soutenu Audeo, entreprise philippine qui facilite l’accès au logement des plus démunis, grâce à une technologie d’écobrique née et utilisée en Amérique Latine.

Poursuivre la transformation des mentalités 

Au-delà de leurs solutions, les entrepreneur.ses sociaux ont un incroyable pouvoir : celui de changer les mentalités et de poser de nouveaux récits. Grâce à leur notoriété, ils ont l’opportunité de contourner les discussions politiques et d’agir concrètement en embarquant des millions d’individus dans une trajectoire de changement. 

Notre défi ? Rendre visibles ces rôles modèles et leur permettre de renforcer leur pouvoir de transformation politique. 

C’est dans cet objectif que nous avons soutenu Laurent, cofondateur de CB+, jeune entreprise française qui lutte contre le gaspillage alimentaire dans les grandes surfaces. Récemment, Laurent a réussi à faire adopter un amendement pour réduire le gaspillage alimentaire. 

Coalitions, collaboration, coopération : jouons collectif 

Seul·es et éparpillé·es, les entrepreneur.ses sociaux ne font pas le poids face aux Géants. Mais en agissant collectivement, ils ont un incroyable pouvoir de transformation. C’est pourquoi, nous souhaitons concentrer nos forces en aidant et fédérant des entrepreneurs.ses d’une même filière. 

Notre défi ? Lancer ou contribuer à des coalitions thématiques qui démultiplient la légitimité et le pouvoir d’agir des entrepreneur.ses sociaux, des citoyen.nes et des organisations d’un même secteur.

Dans cet esprit, nous lançons une coalition sur le “bien vieillir” en France, qui réunit des acteurs économiques, associatifs, publics, pour permettre aux seniors de mieux vivre physiquement et psychiquement. Aux Philippines, une coalition Santé (“Health4all”) qui réunit les acteurs de la chaîne (ONGs, entreprises pharmaceutiques, mairies, médecins, experts, startups, représentants de communautés, etc.) permet d’améliorer les conditions de santé des plus démuni.es souvent oublié.es du système. 

Redonner le pouvoir d’agir à tous et toutes

Nous sommes conscient.es que l’entrepreneuriat a amélioré la vie de millions de personnes mais a également creusé des inégalités. L’entrepreneuriat, même soutenu par Pôle Emploi ou accessible avec le RSA en France et encore plus aux Philippines, au Mexique, au Sénégal ou au Liban, sans aide de l’État, reste un privilège accessible à une toute petite minorité. Or toutes les études le démontrent, si nous voulons répondre aux enjeux du 21ème siècle, nous devons permettre aux populations qui rencontrent ces problèmes de porter la stratégie du changement. 

Notre défi ? Décloisonner les mondes et rendre accessible l’entrepreneuriat social à tous et toutes, y compris aux plus fragiles, que la barrière soit d’ordre soit économique, géographique, culturelle, éducative, de genre, ou autres. 

Pour ce faire, aux Philippines et au Mexique, depuis plusieurs années désormais, nous offrons des bourses à des personnes moins privilégiées pour prendre le risque de se lancer. En France, nous avons créé des programmes dédiés aux primo-arrivants, aux chômeur.ses de longue durée, aux habitant.es des quartiers “politiques de la ville” ou aux populations en milieu rural isolé…

Nous sommes en 2020.
On a cru en l’entrepreneuriat social, on continue d’y croire.
On avait 22 ans quand on l’a découvert, on en a désormais 32. 
Nous continuons de rêver d’un futur positif. Un futur où les entreprises sont au service de la société et non l’inverse. Un futur où les inégalités sociales et les crimes contre l’environnement sont anecdotiques et non plus croissants.
Un futur où les clivages se sont résorbés, qu’ils soient politiques, sociaux, culturels.

L’entrepreneuriat social était un concept émergent il y a 10 ans. C’est une alternative minoritaire aujourd’hui. En 2030, nous souhaitons qu’il devienne la règle, le modèle prépondérant. Nous espérons que toutes les organisations publiques, privées, associatives auront intégré dans leur ADN la notion d’impact. Ce jour-là, l’entrepreneuriat social n’aura plus besoin de prononcer son nom. Devenu une évidence, il pourra alors tirer sa révérence…