La jeunesse va mal. Plus mal, en tout cas, que la jeunesse d’hier – qui n’est déjà plus si jeune… C’est le constat que dressent Frédéric Dabi et Stewart Chau dans un nouveau livre, La Fracture, dans lequel ils compulsent soixante-dix ans d’enquêtes Ifop et dépeignent, en nuances, l’état d’esprit grisâtre des 18-30 ans. Nous l’avons lu pour vous.

Le moral chez les moins de 30 ans atteint des records… de profondeur.

Le malheur et ses causes

À partir des années 1950, et jusqu’à la fin des années 1990, le bonheur n’a fait qu’augmenter parmi les jeunes, l’année 1999 marquant un pic absolu de félicité. Ah ! Comment ne pas s’en souvenir ? En 1999, Britney chantait Baby one more time et l’euro faisait son entrée à la bourse de Paris… Quoi que ce soit pouvait-il mal tourner ? 

Pourtant, deux décennies plus tard, en 2021, les jeunes sont seulement 19% à se dire “très heureux” – ce chiffre était de 46% en 1999 et de 24% en 1957. Depuis la naissance de l’institut de sondage, l’optimisme n’a jamais été si rare…

Bien sûr, le “malheur” est ici déclaratif : les chercheurs ne vont pas vraiment mesurer les sentiments de chaque individu… Mais une telle transformation, en si peu de temps, signifie forcément quelque chose.

Les auteurs de l’étude rappellent qu’hier n’était pas rose non plus : la crise du SIDA empoisonna les années 1980, tandis que le chômage des jeunes devint un sujet central à partir des années 1990. Quel phénomène aurait donc vraiment déréglé la machine ? Les attentats, probablement, mais aussi la triple crise (écologique, sociale et politique) semblent cimenter le sentiment d’appartenance au sein de la nouvelle génération. Surtout, cette tendance mélancolique s’est accentuée au moment du Covid, qui toucha particulièrement les moins de trente ans : stress, impossibilité de se projeter, difficultés d’insertion professionnelle, sentiment de louper ses meilleures années… Et puis les jeunes ont le sentiment qu’ils paieront la facture du “quoi qu’il en coûte” pendant des décennies. Avec un tel poids sur les épaules, on ne s’étonnera pas d’apprendre que 58% des 18-30 ans aient été concernés depuis le début de la crise du coronavirus par un sentiment de déprime ou de dépression.

Globalement, le sentiment qui domine est celui de la malchance, d’être né dans une époque maudite, ou pire, d’être une génération sacrifiée. Ambiance.

Génération YOLO

Les jeunes vont mal, mais ils se soignent. Ils savent ce qui manque à leur bonheur et le cherchent activement… Et leur premier critère est bizarrement traditionnel : c’est d’avoir une famille heureuse. Ce critère, d’ailleurs, est stable depuis vingt ans…

Par contre, la nouvelle génération se distingue par son désir d’avoir du temps libre. Ce critère semble particulièrement important chez les 25-30 ans, qui sont déjà entrés dans la vie active… Aussi se dessine le tableau d’une jeunesse pressée, sous pression, forcée de s’adapter trop vite et trop souvent, qui rêve de reprendre le contrôle du temps. D’ailleurs, 92% des 18-30 ans affirment qu’on “ne vit qu’une fois, alors il faut que chaque jour compte”. 

La perte d’idéal : la racine du mal ? 

En 1957, les jeunes étaient 88% à considérer qu’un idéal est nécessaire pour vivre ; en 1999, ils étaient encore 82% à le croire ; en 2021, ils ne sont plus que 42%. Cette chute vertigineuse (42 points en 22 ans) semble caractériser la nouvelle génération… et l’affliger tout autant. Vers quoi tourner son regard quand les idées de Nation, de République et même de démocratie n’inspirent plus confiance, ni ne suscitent d’espoir ?  Certes, les jeunes ont leurs héros. Ils admirent des membres de leur famille, comme leurs grands-parents, ou souvent encore des personnages historiques – de Gaulle, Gandhi, Mandela… Mais ils n’accordent plus de crédits à leurs contemporains. Le personnel politique, surtout, inspire une méfiance record… 

Ne trouvant pas de débouchés à leurs idées, 6 jeunes sur 10 votent par intermittence, et parmi les 18-29 ans, moins de 20% des inscrits ont voté à tous les tours des élections en 2017. Chez les moins de 24 ans, l’abstention relevée est en moyenne supérieure de 10 points à celle de l’ensemble de la population.

Fruit de la frustration, la radicalité séduit les esprits, puisque 52% des 18-30 ans sont d’accord pour dire que seule une certaine forme de violence peut permettre de faire bouger les choses aujourd’hui. Et bizarrement, sur cette question précise, les plus riches sont d’accord avec les plus pauvres ! Seules les classes moyennes se tiennent à l’écart, plus sagement…

La jeunesse existe-t-elle ? 

La jeunesse, néanmoins, n’est pas un bloc. La “fracture”, décrite par Frédéric Dabi et de Stewart Chau, scinde la population française entre jeunes et moins jeunes, mais aussi la jeunesse même en plusieurs sous-groupes aux contours flous et mouvants. 

Il y a d’abord une question de statut professionnel. Par exemple, les jeunes salariés vont globalement mieux que les autres (étudiants, indépendants, chercheurs d’emploi, etc.). Loin des clichés, voulant que la nouvelle génération soit insatisfaite au travail et trop exigeante vis-à-vis des employeurs, il s’avère que 76% des jeunes salariés se déclarent fiers d’appartenir à leur entreprise (dont 28% très fiers). En ce sens, ils sont plus optimistes que les adultes passés 30 ans !

Il y a aussi une question d’âge. Les 18-24 ans sont globalement plus optimistes que les autres. Souvent étudiants, vivant chez leurs parents ou à proximité, ceux-là ont vite tourné la page du coronavirus. Au contraire, les 24-30 ans sont plus inquiets pour leur avenir et leur insertion dans le monde du travail. Ce sont eux qui souffrent le plus actuellement.

Par ailleurs, le niveau de bonheur reste étroitement corrélé au niveau de diplôme (plus on fait d’études, plus on est heureux), ainsi qu’au niveau de revenu (plus on gagne, plus on rit)… Enfin, les jeunes couples sont plus heureux que les jeunes célibataires. Quand les premiers sont 23% à se dire “très heureux”, ils ne sont que 12% chez les seconds.

Une sinistrose partie pour durer ?

Le moral des jeunes (et des moins jeunes) est si profondément lié au contexte extérieur qu’il semble impossible de prédire ses évolutions futures… Bien malin celui qui pouvait prévoir, par exemple, la crise du Covid et ses conséquences psychologiques massives dans la population.

Alors, demain, tournée de dépression générale ou rebond d’une génération ? Les auteurs de La Fracture voient des raisons d’espérer. En effet, même en dehors des affiliations politiques traditionnelles, la jeune génération s’est déjà trouvée deux grands combats constitutifs de son identité. Tout d’abord une “passion anti-discrimination”, car les jeunes sont particulièrement sensibles aux questions de racisme, de sexisme, etc. De même, le climat pourrait servir d’enjeu fédérateur idéal, puisque 64% des jeunes considèrent l’écologie comme un sujet tout à fait prioritaire (contre 44% parmi les 65 ans et plus). Un combat, donc, qui leur appartient spécifiquement… Et sur lequel il reste fort à faire !

Comme quoi. La “génération sacrifiée” restera peut-être connue, dans l’Histoire, comme la génération qui nous a sauvés.