« Penser global, agir local, » la formule employée pour la première fois au Sommet de l’environnement en 1972 n’a pas pris une ride pour les activistes de makesense. De Paris à Manille, leurs actions résolument locales s’inscrivent dans une même dynamique globale. On voyage ?

« En Afrique de l’Ouest, alors que la région est confrontée à un chômage massif des jeunes, notre mission est d’enseigner, enseigner et toujours enseigner ! explique Victoria Peter, directrice du hub makesense. Enseigner la créativité, la collaboration, la gestion de projet… nous utilisons le pouvoir de l’entrepreneuriat social pour développer les compétences et aider à créer les emplois nécessaires. » À 6000 kilomètres de là, au Liban les enjeux diffèrent. « Dans un pays qui rencontre des problèmes politiques, bancaires, économiques et sanitaires à la fois, notre mission repose sur la sensibilisation à l’entrepreneuriat social pour apporter des solutions concrètes à des enjeux de base, » raconte Maya Wakim en charge du développement des communautés makesense du hub libanais. Au Mexique, c’est encore une autre approche que développe le hub latino-américain. « Ici, où l’écosystème de l’entrepreneuriat social est très développé, notre rôle repose sur la création d’interconnexions entre les trois communautés avec lesquelles nous travaillons (citoyens, entrepreneurs, entreprises), rappelle Diego Reyeros. Nous construisons un impact collectif ! »

À chaque pays ses enjeux, à chaque enjeu ses réponses et selon que l’on se trouve sur un continent ou sur un autre, makesense se voit alternativement comme un écosystème, une communauté, une ONG, ou même parfois un incubateur. makesense, OVNI protéiforme du XXIe siècle à la recherche des meilleures options pour construire un monde inclusif et durable ? Peut-être. C’est aussi et surtout, par-delà les frontières, des hommes et des femmes qui partagent valeurs et conviction communes : les communautés de citoyens, d’entrepreneurs et d’organisations peuvent avoir un impact positif et façonner une société durable si nous leur donnons les outils et les compétences dont ils ont besoin pour devenir de puissants acteurs du changement.

makesense n’est pas une solution globale, c’est une approche. Une façon d’aborder les questions sociales et environnementales, avec empathie, collaboration, ouverture, proactivité et joie.

makesense serait-elle alors une franchise de bonnes idées ? Pas vraiment. S’il existe des H&M et des communautés makesense partout dans le monde, les deux concepts sont en réalité diamétralement opposés. Dans le cas du groupe textile, on uniformise pour mieux se mondialiser et déployer la même recette partout. Dans celui de makesense, on encourage au contraire la diversité. L’organisation met à disposition de groupes d’activistes des outils, des valeurs et des savoir-faire pour qu’ils les modèlent et les adaptent aux besoins et à la maturité de leur contexte local. « Historiquement, nous étions le seul incubateur à but non lucratif aux Philippines, raconte Carlos Hechanova, chargé du développement au hub de Manille. Nous avons constitué un vivier d’entrepreneurs pour construire les solutions manquantes et avons fortement contribué à aider les acteurs à se développer. Aujourd’hui, le nouveau défi consiste à faire collaborer les acteurs. En tant qu’organisation neutre dans l’écosystème, nous pouvons favoriser le dialogue entre les acteurs, et c’est ce à quoi nous nous attelons actuellement aux Philippines. » En Asie, comme ailleurs, rien n’est gravé dans le marbre et l’ensemble des activités makesense évolue en même temps que l’écosystème local. 

Le poids du monde

Si les 7 hubs que compte makesense résolvent les problèmes localement, ils se nourrissent également de l’approche internationale du mouvement. « Nous nous présentons souvent comme une organisation internationale, rappelle Diego, cela renforce notre réputation au niveau local, nous permet de convaincre des financeurs et de  construire des partenariats. » « Les bailleurs de fonds, les entreprises, les pouvoirs locaux, voient souvent notre ADN international comme une preuve de légitimité, renchérit Victoria, alors qu’au niveau local, notre consonance anglaise rend plus difficile la construction d’un sentiment d’appartenance. » Globalement, créer et afficher des liens entre Mexicains et Philippins, Péruviens et Français, Sénégalais et Libanais génère de l’empathie et nourrit le sentiment d’appartenance à une même planète. « Au Pérou, les gens aiment se connecter avec d’autres cultures même si le défi de la langue reste difficile à relever, explique Judith Huamani Cadenas en charge du développement du hub péruvien. C’est pourquoi nous privilégions les connexions continentales. » « Grâce à makesense, une majorité de nos volontaires, venant pour la plupart de provinces éloignées des Philippines, interagissent pour la première fois avec des personnes internationales, » ajoute Carlos.

Ce brassage des cultures est bénéfique pour matérialiser l’interconnexion des problématiques mondiales mais aussi pour rappeler la hiérarchie des besoins selon les pays. « Les Philippins luttent contre le changement climatique tout en étant 20 fois moins générateurs de carbone que les citoyens occidentaux, explique Carlos. J’ai pris conscience l’année dernière que si nous voulons enrayer efficacement la hausse des températures, nous devons d’abord aider les gens à accéder aux droits civils, à réduire les inégalités pour ensuite s’attaquer véritablement au problème du climat. » « Les questions climatiques sont perçues au Sénégal comme un problème de riches, confie Victoria. Je me sens mal à l’aise de sensibiliser les gens sur ce sujet, alors que les inégalités, l’éducation, les autres objectifs de développement durable de l’ONU sont beaucoup plus accessibles, compréhensibles pour les personnes avec lesquelles nous travaillons localement ». Aussi, dans des pays où l’on assassine les journalistes, où la terre tremble régulièrement, où les crises économiques se succèdent, où le chômage explose, l’engagement, et surtout lorsqu’il est lié à des questions environnementales, peut apparaître comme secondaire. Dans ce contexte, l’exercice d’un récit global relève souvent d’un travail d’équilibriste. D’autant plus quand 6 des 7 hubs de makesense se trouvent dans des pays en développement et que, parallèlement, 80% des équipes et des revenus sont basés en France.

Nous sommes très différents d’autres organisations comme BCorps ou Ashoka. Chaque hub reste indépendant en termes de narration, d’impact, de financement, de perspective globale…

À l’avenir, le hub Mexique entend développer son travail de conseil au niveau de l’Amérique latine. En Afrique de l’Ouest, Victoria rêve d’étendre le Consortium pour la jeunesse qu’elle vient de lancer au Sénégal à l’ensemble du continent. Aux Philippines, Carlos, aimerait voir l’impact de makeense se répandre sur l’ensemble des îles de l’archipel. En France, l’envie est de passer à l’échelle tous les programmes de mobilisation citoyenne. Chaque hub se focalise sur ses propres urgences et suit ses propres rêves. « Notre modèle décentralisé permet à chaque équipe d’adapter son parcours, son histoire et ses objectifs pour qu’ils soient les plus pertinents possible et favorisent la diversité de notre monde. » Un monde que les 120 salariés et les milliers de volontaires makesense, souhaitent  inclusif pour tous et partout. De Mexico à Beyrouth.