Elle a connu la rue, la soumission, l’inconnu, a flirté avec la folie mais a aussi rencontré le collectif, l’entraide jusqu’à l’épanouissement et la renaissance. Ghada est cheffe d’un restaurant de 10 m2, employeuse de l’extrême, bientôt sans cuisine fixe et toujours d’un insatiable optimisme. Rencontre.

Quelqu’un a vu passer Ghada ? Il est 10 heures, je cherche celle que tout le monde connaît ici dans la cour des Grands voisins du 14e arrondissement parisien qui arbore visage particulier en ce vendredi 25 septembre 2020. D’abord, il pleut, ce qui n’était pas arrivé depuis une éternité, bonté des cieux pour épargner une France confinée. Mais surtout tout le monde plie bagage, chacun s’affaire à démonter les installations collectives, à préparer des cartons. Dans les couloirs, des meubles attendent qu’on vienne les chercher, des sacs de chantier sont prêts à être jetés. Dans deux jours, ce sera la fin de ce tiers-lieu inédit. Après cinq ans d’occupation temporaire, les grilles de l’ancien de hôpital Saint-Vincent-de-Paul ferment définitivement pour laisser place dans quelques années à un nouveau quartier.

Jean-Luc, casquette de marin, visage buriné par les embruns d’une vie qu’on devine compliquée, se propose d’appeler Ghada parce que l’heure c’est l’heure et qu’il est déjà 10h03. Rien ne presse, je préfère attendre dans un coin à regarder vivre cette micro-société d’une incroyable mixité. Les résidents du foyer prennent un café à côté des voisins, quelques free-lance pianotent sur leur macbook pendant que des personnes sans-abri rechargent leur portable. 10h15, Ghada arrive précédée d’un flot de clochettes : des petits mots doux qu’elle distribue ici et là aux personnes qu’elle croise. « Sim sim salabim », lance-t-elle à Jean-Luc qui cherche désespérément ses craies, un genre de supercalifragilisticexpialidocious oriental, une formule magique qui fait s’envoler les petits tracas de la vie.

« Jean-Luc est non seulement né ici mais a squatté dès la fermeture de l’hôpital, bien avant les Grands voisins, explique Ghada qui n’a pas encore enlevé sa veste. Quand j’ai ouvert mon restaurant, il venait tous les jours, j’ai cherché avec lui quels étaient ses talents et on a trouvé : l’écriture. C’est à lui que revient désormais la tâche de recopier le menu du jour sur les grandes ardoises du restaurant. Il est tellement fier d’avoir retrouvé une place. » Ah tiens, Jean-Luc repasse devant nous avec la boîte de  craies, la formule magique a fonctionné.

Par quel bout dérouler le récit d’une vie d’entrepreneuse qui a démarré ici il y a 4 ans ? Avec Ghada, l’histoire commence forcément par les bonnes nouvelles parce qu’elle les fait toujours passer avant celles qui sont plus difficiles. « Tout ce qui me fait mal, je ne le garde pas en moi. Je ne veux pas de cette chose qui te serre le ventre le matin. Certaines personnes pensent que je n’ai pas de cœur, c’est tout l’inverse. Penser le positif est plus fort que moi. » Ghada raconte s’être plusieurs fois demandé d’où lui venait ce sur-optimisme avec tout ce qu’elle avait traversé. « Un jour, j’ai regardé sur google s’il existait des hormones de joie et j’ai compris, c’est une question de nature je dois avoir un taux anormalement élevé. » La résilience ne serait donc qu’une question de pré-disposition physiologique ?

Le prix de l’envol

Au tout début, l’histoire de Ghada ressemble à celle de nombreuses femmes tunisiennes. Mariée à 16 ans, 3 enfants, 2 autres épouses avec qui composer, une soumission qui l’étouffe à en crever. « Avec mon mari et sa famille, je n’avais pas le droit de sortir, de dire non. On me rabaissait et me faisait croire en permanence que je n’étais rien, un jour je n’ai plus pu le supporter. » Ce jour, c’est un matin de 2015. Ghada prend quelques affaires dans une unique valise, quitte le domicile familial et s’envole vers la liberté avec son prix à payer. « J’ai commencé par m’installer chez des copines, je prenais mon fils de 10 ans tous les week-end, je l’accompagnais à l’école mais ça n’a duré qu’un temps. À un moment, je me suis retrouvée à la rue. C’était dur, je ne me sentais jamais en sécurité. J’avais quitté une agression pour me retrouver avec une autre. »

De son époque sans domicile, Ghada n’aime pas s’y attarder, pas plus que de son attaque en 2011 à l’hôpital sur son lieu de travail. Parce qu’elle dénonçait la maltraitance des patients de son service, les membres de son équipe lui sont violemment tombés dessus. « J’ai reçu des menaces de mort, on me traitait de sale arabe, c’est une période qui a détruit 5 ans de ma vie. » De cet épisode, Ghada retient comme toujours ce qui lui a permis de s’en sortir, les paroles d’un psychiatre qui l’a suivie quand elle était hospitalisée. « Aujourd’hui encore il m’appelle, c’est lui qui m’a aidée à prendre conscience que j’avais une vraie envie de vivre. Un jour il est même venu déjeuner ici. »

La marmite à s’en sortir

Octobre 2016, Ghada remonte à la surface et arrive aux Grands voisins grâce à l’association Aurore qui lui a trouvé une place dans le foyer qui en compte 600. Elle a son petit appartement, « un des plus grands j’ai eu de la chance ». Très vite, elle intègre le projet Food du tiers-lieu. « Au début, les résidents vendaient à la sauvette aux visiteurs des plats qu’ils préparaient chez eux. J’en faisais partie. » Pour des questions d’hygiène et de sécurité, Aurore, Plateau Urbain et Yes we camp ont vite structuré ces initiatives sans les étouffer.« On se partageait alors une cuisine professionnelle, on était accompagnés, formés, on vendait nos productions dans des petits chariots. Pendant cette première saison des Grands Voisins, j’ai commencé à envisager qu’un jour je pourrais monter mon propre restaurant. »

Ghada a suivi le programme Combo lancé par makesense et Élan interculturel. “Combo, c’est un peu de tout, comme mes plats avec plein d’ingrédients, c’est pile poil pour les entrepreneurs qui viennent de loin mais qui ne peuvent pas enchaîner les formations longues, en plus c’est gratuit.”

Restaurer les cœurs et les corps

Lorsque la saison 2 des Grands voisins commence en 2017 avec la prolongation d’autorisation d’occupation temporaire, un appel à projets est lancé pour allouer des espaces de restauration à des prestataires. « Je ne me suis pas dégonflée, j’ai postulé ». Ghada raconte les multiples appels qu’elle a passés à sa cousine experte comptable pour lire entre les lignes de la liasse administrative. « J’ai tout mis dans cet appel d’offres. Ça m’a pris beaucoup de temps pour le comprendre et le traduire avec mes mots. J’ai avancé phrase par phrase, j’ai analysé. J’ai présenté mon projet et j’ai eu 20 sur 20. » Les honneurs du jury lui permettent d’accéder à un local de… 10 m2, sans équipement ni accès à l’eau, ni extraction. Là où d’autres se seraient démotivés, Ghada transforme ses inquiétudes en actes, fait appel à des amis, à des professionnels, des architectes de Yes we camp pour aménager cette micro-cuisine, à l’association Élan interculturel qui l’accompagne de près. « J’ai tout récupéré, même les fils électriques. Je voulais que mon projet se fasse sans dettes. J’ai vécu toute ma vie sous la domination d’un homme, d’une famille, il était hors de questions que je sois dépendante d’une banque. » L’inépuisable Ghada chine, répare, brique, aménage et ouvre son restaurant qui, les grands jours, sert jusqu’à 300 couverts.  « Avec mon petit resto, on a réussi à envoyer comme les grands. »  Elle offre du même coup un petit débouché à 40 personnes du foyer qui trouvent là un moyen de remettre la main à la pâte et le pied à l’étrier. « Quand je vois Momo, Camel, Around en accueil de jour en train d’épater tout le monde, c’est mon vrai plaisir,  j’ai l’impression que j’ai mille mètres carrés ! »

Plats de résilience

En 3 ans d’existence, la petite entreprise de Ghada ne connaît pas de grosses crises mais doit faire l’objet de réajustements successifs quand à l’automne 2018, la pluie fait fuir les visiteurs, « j’ai alors développé une activité de traiteur », lorsque l’envie d’ouvrir une épicerie est rattrapée par la faisabilité économique, « grâce au programme Combo mené par makesense et Élan interculturel, j’ai appris à renoncer.» Et quand le site des Grands voisins ferme ? « Dimanche c’est le dernier jour, tout le monde doit repartir, chez Ghada c’est fini ! Je ne sais pas ce que je vais devenir mais je ne m’inquiète pas, tout ce que je vis aujourd’hui ne pourra jamais être pire qu’avant, ça me rend forte. Et puis je suis désormais outillée, j’ai mon CAP cuisine. »

Ghada prévoit de mettre son entreprise en veille, d’aller travailler chez les particuliers, de re-développer l’activité traiteur, de faire des prestations. « La vie m’a appris qu’il fallait s’adapter en permanence, aller vers l’autre, ne pas avoir honte de demander. Je vous l’ai dit, je suis quelqu’un de joyeux. J’aime me lever, prendre mon café, penser à des choses positives…» Sim sim salabim !

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Les 5 conseils de Ghada

  1. Transformez vos envies en actes
  2. Formez-vous, ouvrez les yeux, rencontrez du monde pour échanger
  3. Ayez un objectif mais ne vous attachez pas à des idées, soyez prêts à les faire évoluer
  4. Allez vers l’autre, n’ayez jamais honte de demander
  5. Et surtout, ne baissez jamais les bras