Le fonctionnement d’un fonds d’investissement à impact social – et plus largement de la finance durable, en toute transparence – reste souvent bien mystérieux. La faute à un coût d’entrée important : des mots qu’on ne comprend pas, l’idée que c’est pas pour nous, et puis globalement, ça manque pas un peu de concret tout ça ? 

Pourtant, quand on s’y penche, ce sujet soulève plein de questions sur notre économie et son fonctionnement. Peut-on vraiment faire rimer impact social et finance ? Et à quel prix ? Une réponse en 5 points avec Anne Gerset, directrice du fonds d’investissement makesense SEED 1.

Bonjour Anne ! Peux-tu nous dire en quelques mots ce qu’est SEED 1, et quel est ton rôle ?

makesense SEED 1 est un fonds d’investissement et d’accompagnement à impact en “pré-amorçage”. Pré-amorçage, cela signifie que le fonds vise à financer des entreprises jeunes créées il y a 1 à 3 ans.

makesense SEED 1 est un fonds de 8,2 millions d’euros qui peut réaliser 24 investissements différents, avec un montant moyen de 100 000 euros au premier tour et une capacité de ré-investissement jusqu’à 400 000 euros. La particularité de ce fonds est que nous accompagnons des entreprises avant même d’y investir. Nous les suivons tous les mois avant de décider d’investir pour les aider à se développer. À la fin du programme, la décision d’investissement n’est pas automatique. 

Imaginons que je suis fondateur d’une entreprise sociale, et que je candidate pour être accompagné. Comment se passe la phase de sélection ?

Tu postules en ligne, et l’on organise un premier appel qui nous permet de vérifier la forme juridique de ton organisation, le fait que tu as un impact direct en France. On se penche également sur le stade de maturité de ton entreprise, car je le répète nous cherchons des entreprises jeunes. Après cet appel, tu peux être contacté pour un diagnostic qui nous permet d’obtenir plus de détails sur le marché, le modèle économique et l’impact de ton entreprise. Suite à ce diagnostic nous décidons de lancer (ou pas !) le programme d’accélération. C’est au cours de ce programme que nous choisissons d’instruire le dossier (due diligence) et de le présenter en Comité d’Investissement.

Prenez-vous en compte des possibles conséquences négatives de l’activité d’une startup ? Par exemple, que penser d’une entreprise qui cherche à développer des panneaux solaires et de son potentiel impact négatif dans l’extraction de terres rares ?

Pour l’analyse de l’impact, nous avons créé notre propre grille inspirée de celles de Citizen Capital et Bridgestone Foundation, deux autres fonds d’investissement. Elle compte 6 critères :

  • Intensité du besoin :  soit l’ampleur du problème (touche-t-il un grand nombre de personnes ?) et la profondeur de la solution proposée (s’attaque-t-elle à la racine du problème ?)
  • La mise en perspective du business model : dans quelle mesure la solution proposée s’intègre-t-elle dans un écosystème et permet-elle de le faire évoluer ? Parle-t-on d’enjeu systémique? Pourra-t-on observer un changement de la chaîne de valeur de bout en bout?
  • Preuve du modèle d’impact : quels liens peut-on faire entre les actions mises en place par les porteurs du projet et les impacts générés ? Des réelles preuves d’impact?
  • Accessibilité : La solution est-elle accessible au plus grand nombre ? Notamment à des catégories d’individus ou d’organisations fragiles ? 
  • Cohérence des valeurs : la recherche d’inclusion et de durabilité se reflète-t-elle à l’intérieur de l’organisation ?
  • Totalité de l’impact : le bilan d’impact est-il positif une fois toutes les externalités prises en compte ? Est-ce que cela vient augmenter ou réduire la consommation de biens ? De ressources naturelles ? Quel bilan carbone sur toute la chaîne de vie des produits (circuits courts, low tech) et quelle compensation ? On s’intéresse également à la création de systèmes de dépendances.

Pour un projet dans la transition énergétique nous allons étudier les externalités négatives ; le cycle de vie du produit, les conditions de  fabrication, son empreinte carbone globale. Cette analyse nous permet de déterminer s’il répond bien à  notre thèse d’impact mais nous permet également de proposer des garde-fous afin de garantir l’impact dans la durée.

Une fois que la startup a passé cette sélection, que se passe-t-il  en termes d’impact ?

On en remet une couche au moment de l’investissement si l’on décide d’investir dans la startup. On fixe avec elle un à trois objectifs extra financiers à 5 ans qu’on annexe à la documentation juridique. La rémunération du fonds est liée à l’atteinte de ces objectifs d’impact. Si l’on ne l’atteint pas, on verse la rémunération à une association qui elle, assurera l’impact. C’est donc un peu “impact garanti” !

On a également mis en place une feuille de route impact avec différents leviers, sur la durée de l’investissement. Cela nous permet de nous aligner sur les mêmes valeurs. On aborde cette feuille de route au moins une fois par an. Bref, on ne lâche rien !

Quels sont les résultats du fonds, deux ans après son lancement ?

Nous sommes très fières de nos investissements. À date nous en avons réalisé 14 (sur 24 donc) et nous avons également mené 60 accompagnements de startups.

Je pense à la startup Kippit, de produits électroménagers qui durent. Ce n’était pas une évidence au départ, car il s’agit de consommation responsable qui en soit ne fait pas partie de notre thèse d’investissement ou des effets cibles du fonds. Finalement on l’a repêchée car la startup a une vraie vision sur l’obsolescence programmée, porte un plaidoyer pour changer le système et développe aussi un projet de gouvernance d’entreprise qui nous intéresse.

Je pense également à Frello, un outil numérique de formation pour des profs de Français Langue Etrangère. On a mis en place une feuille de route et des objectifs pour que les personnes qui soient formées soient diverses, avec une vraie volonté sociale, d’insertion.

Les signaux te semblent-ils encourageants concernant l’évolution du secteur de la finance à impact?

On était 42 aux Universités d’Eté de l’Économie de Demain à se dire financeurs à impact, c’est énorme. On voit bien que le secteur est en pleine explosion. Je pense notamment à Eva Sadoun de Lita qui porte super bien ce plaidoyer, qu’on sent de plus en plus écouté. Dans mes échanges avec les Business Angels, beaucoup sont de plus en plus portés sur des sujets d’impact. Un Business Angel m’a même dit qu’il voulait mettre en place une clause d’impact comme la nôtre dans ses investissements ! On travaille sur un document d’open source pour partager nos pratiques. La transformation des professionnels fait aussi partie de notre impact !