Les statistiques voudraient-elles nous faire croire qu’il existe un lien entre la testostérone et les capacités à entreprendre ?  Alors que seulement 9 à 12,4% des dirigeant.es de startups en France sont des femmes, dans le fonds d’investissement 100% féminin makesense Seed I, la moitié des projets accompagnés ont été créés par la gent féminine. Hasard ou destinée ? Cinq entrepreneuses partagent sans fard leurs expériences et ressentis.

« Mon genre n’a aucun impact au quotidien sur la façon dont j’entreprends. Quand je travaille, je n’ai pas en tête le fait que je sois une femme. » Yasmine Dahmane, co-fondatrice de La Consigne Greengo, un service de consigne clé en main et sur mesure pour professionnels ne mâche pas ses mots et prouve depuis longtemps que les compétences n’ont pas grand chose à voir avec le sexe, pas plus qu’avec les origines. « J’ai commencé ma carrière sur une plateforme pétrolière au Turkménistan. Là-bas, les femmes sont une espèce tout juste en voie d’apparition. Depuis mes études, j’ai l’habitude d’évoluer dans un paysage majoritairement masculin. » Pour la Centralienne trentenaire, l’univers à cravates ne lui pose pas de problème, elle maîtrise. « Dans le secteur de la restauration collective dans lequel je navigue aujourd’hui avec La Consigne Greengo, il y a 80% d’hommes, plutôt seniors. Comme je viens avec un projet innovant et sympa, je suis un peu leur bol d’air. Ça me permet d’établir un contact plus facilement. Je coche aussi une deuxième case de minorité, je suis maghrébine,  c’est rare dans l’entrepreneuriat. Si je peux jouer sur ces deux tableaux, je ne m’en prive pas. »

Pour Salomé Géraud qui a monté avec son mari le premier supermarché drive zéro déchet et finalise actuellement une offre de franchise de leur Drive tout nu, être une femme est un atout pour entreprendre, c’est même très positif. « En 2017 quand on s’est lancé.es, il y avait pas mal d’aides autour de l’entrepreneuriat au féminin, témoigne l’ex-directrice d’Ehpad. Grâce aux quotas, il y avait aussi parfois plus de places pour nous dans les différents dispositifs et plus d’opportunités de visibilité. » Il est vrai que depuis quelques années, les concours et parcours d’accompagnement pour les entrepreneuses se multiplient :  Créatrices d’Avenir, Femmes Entrepreneures le village by CA, Women start d’Orange… Certains incubateurs sont même réservés exclusivement aux femmes. Chez Willa (ex-Paris pionnières) par exemple, seules les startups comptant au moins une fondatrice peuvent être accélérées. Depuis 16 ans, plus de 1000 femmes ont été accompagnées et plus de 500 startups incubées parmi lesquelles Epoca et MyTroc, toutes deux financées actuellement par le fonds makesense Seed I. 

Cette discrimination positive ne comble pas pour autant le fossé impressionnant qui sépare les entrepreneurs des entrepreneuses. D’un côté de la rive 620 fondatrices, de l’autre 6 073 fondateurs. « En France, seules 5 % des startups fondées depuis 2008 l’ont été par une équipe 100 % féminine et 10 % par une équipe mixte, peut-on lire dans la première édition du baromètre SISTA/Boston Consulting Group (BCG) sur les inégalités de financement entre dirigeants et dirigeantes de startups publié en 2019. 85 % des startups ont donc été fondées par une équipe 100 % masculine. »

Liberté, égalité, parité ?

Le côté aussi plaisant qu’exotique des entrepreneuses aurait-il tendance à les transformer en plantes vertes quand il s’agit de passer aux choses sérieuses ? « Dans notre entreprise, les visions hommes/femmes sont très alignées, témoigne  Kareen Maya Levy qui a lancé avec son beau-frère, Jacques Ravinet, Kippit une gamme d’électroménager conçue pour durer. Mais c’est plus dans nos relations avec l’extérieur que je vois une différence. Je me souviens d’un des pires moments de mon existence d’entrepreneuse. Un jour j’ai pitché devant des business angels, que des mecs de 60 ans et plus. Ils avaient tout vu et m’ont dit que je n’étais pas crédible. J’étais super humiliée. Auraient-ils eu cette attitude si j’avais été un homme ? » 

« J’ai croisé des fonds qui n’investissaient pas dans des projets portés par des femmes, trop émotionnelles selon eux, raconte Floriane Addad, fondatrice de MyTroc, une plateforme qui permet d’échanger des biens et des services grâce à une monnaie virtuelle. Être une femme, ce n’est vraiment pas un atout pour les levées de fonds.» Ce sentiment de mise à l’écart des femmes sur les questions financières est unanimement partagé par les cinq entrepreneuses interrogées mais aussi par Sista, le collectif de femmes entrepreneuses et investisseuses qui promeut plus de diversité dans l’économie numérique. « 92% des VC partners sont des hommes, peut-on lire sur leur site. Les femmes représentent entre 9 à 12,4% des dirigeants de startups en France. En termes de levées, elles comptent pour 2,2% de l’argent du VC mondial, 7% du montant des levées en France (angels, plateformes et VC). Si on regarde les levées financées par le top 9 des fonds de VC français, cela donne 88,3% d’hommes, 2,6% de femmes, 9,1% d’équipes mixtes.» Et qu’est-ce qui nous vaut ces disparités ?  L’affinity bias que l’on pourrait traduire par le trivial “qui se ressemble s’assemble” est une piste… « C’est un gros problème quand on compte moins de 8% de femmes et 2% de minorités racisées dans les équipes d’investissement, » confirme Sista

On a les investisseurs qui nous ressemblent.

Élise Cabanes, Epoca

Femmes, je vous aide

«  Chez makesense Seed I, nous ne sommes que des femmes, autant dans l’équipe d’investissement que dans le comité d’investissement, explique Anne Gerset, directrice du fonds. De ce fait, nous lisons tous les dossiers de la même façon, sans biais de genre. Nous n’avons pas en tête qu’un projet porté par une femme sera moins solide que celui d’un homme ou vice versa et c’est pour cette raison que nous retenons autant de projets féminins. En revanche, nous avons pour habitude de challenger les budgets prévisionnels pour les faire redescendre sur terre. Sans vouloir en faire une généralisation, la pilule est souvent plus difficile à avaler pour un homme que pour une femme.»  

« Les gens réalistes parlent plus facilement à des gens réalistes, témoigne Elise Cabanes qui a monté Epoca, une solution médicalisée de maintien à domicile pour les personnes âgées multi-pathologiques. makesense Seed 1 mesure la transparence des projets ce qui n’est pas forcément le cas d’investisseurs hommes. » «  Chez MyTroc, on préférait un fonds féminin, précise Floriane Addad, parce qu’entre femmes on se comprend, on a les mêmes problématiques c’est important de se serrer les coudes dans un environnement encore très patriarcal.»  «Quand j’ai levé des fonds j’étais enceinte, poursuit Salomé Géraud. Avec makesense Seed I et tous les investisseurs que nous avions choisis autant pour leur capacité à nous accompagner que pour leur façon de me parler de la même façon qu’à Pierre mon mari et associé, je me suis sentie en confiance pour en parler.»

En France, les startups fondées par des femmes ont, en moyenne, 30 % moins de chance que celles fondées par des hommes d’être financées par les principaux fonds de capital-risque. Pourtant, les startups fondées ou co-fondées par les femmes rapportent 2,5 fois plus que celles fondées par des équipes exclusivement masculines, d’après une étude récente du Boston Consulting Group (BCG). « Les entreprises comptant au moins une fondatrice sont 63% plus performantes que celles fondées exclusivement par des hommes, précise le manifeste Willa pour une croissance inclusive. C’est la preuve que l’inclusion n’est pas l’affaire d’une quelconque « bienveillance », mais un gage de croissance : les femmes comme les hommes ont tout à gagner d’un leadership plus inclusif, modernisant les codes du management et redessinant le fonctionnement des organisations.»  « Qu’est-ce qu’on attend pour rétablir la parité, se demande  Élise Cabanes. Le binôme hommes femmes dans l’entrepreneuriat c’est idéal comme dans le reste de la vie.» « Quand on est une femme on en fait plus pour faire la différence, ajoute Yasmine Dahmane. On devrait faire plus d’articles sur les femmes entrepreneuses, de conférences sur le sujet. On ne devrait pas s’autocensurer. Les nanas quand elles s’y mettent ce sont des tueuses ! »

Merci à Anne Gerset pour l’orchestration de toutes ces rencontres.