Paris, 16 novembre 2056. Le monde a changé. Tout le monde a cette petite puce  à l’oreille. Chut, écoutez, Vianney a une histoire à nous raconter.

J’attends depuis maintenant plus de 4 heures au fond de cette foutue poubelle. 4 longues heures, prostré dans une caisse en plastique, au beau milieu de la gare Nouvelle Génération de Montparnasse. Le hall est noir de monde et les passants marchent dans tous les sens sans soupçonner ma présence. Comment j’en suis arrivé là ? Je vous raconte tout de suite.

Tout a commencé en 2027, au 32ème étage de la Bank of America Tower. Ce jour-là, une centaine de journalistes se tassait au fond de la pièce, électrisés par le moment que tout le monde annonçait déjà comme historique. De l’autre côté, 3 personnes : Mark Zuckerberg, Jeff Bezos et Elon Musk, 3 géants de la technologie. Les flashs ont crépité et tous les trois ont lentement fait le geste de poser leur index sur leur tempe. C’était le symbole de leur nouvelle création : un réseau social portant le nom de : CELL. Cell, comme cellule en anglais. La nouveauté, c’est que pour créer son compte, il fallait fixer une petite puce adhésive sur sa tempe, puce qui permettait de capter les signaux émis par les cellules nerveuses du cerveau, d’où le nom, CELL. 

Technologie et café sans filtre

CELL était donc le premier réseau social directement relié à nos émotions, à nous, sans intermédiaire. Plus de temps perdu à écrire un post ou à prendre une photo, tout est instantané, CELL le fait à votre place. Vous prenez votre petit dej, CELL vous proposera de publier une superbe photo de votre chocolat chaud avec en description : « Morning Routine, kikou les amis ». Vous êtes au tennis et votre frère vient de marquer un point superbe, CELL vous proposera de publier le replay vidéo avec en description « ça c’est mon bro OKLM ». Vous jetez votre canette dans le bac jaune, CELL vous proposera de publier un selfie de vous, le poing levé avec une citation de Greta Thunberg qui dit un truc super inspirant du genre « the planet is…good »

Au départ, mon coloc JC disait « c’est n’importe quoi franchement, tu sais quoi ? CELL en français ça veut aussi dire caca. C’est pas un hasard ». Et puis des publicités ont commencé à envahir l’espace public. Pour les célibataires dépressifs. Trouve CELL qui comblera ton cœur. Pour les enfants. CELL histoire de la vie. Pour les cyclistes. Tous en CELL. Quelques temps après, JC m’a dit « c’est n’importe quoi mais leur pub elles sont… t’as vu la vidéo où un chat épluche un céleri ? » Et puis un jour, il s’est ramené avec la petite puce sur la tempe en disant « non mais c’est un délire entre potes je vais supprimer mon compte après… t’as vu le dernier clip avec les stars qui invitent à rejoindre CELL ? Il y a  Angèle qui est devenue An-cell, il y a eu aussi Micell Sardou, Cel Dion, Eddy Mitcell…»

Le grain de cell de trop

JC est devenu accro en 3 jours, il se faisait même appeler JCell. Puis le boulanger a mis la puce, puis mon voisin, puis mes parents. 20 ans plus tard, ce qui était au départ une petite pointe de CELL est devenu un réseau social utilisé par les 3 quarts de la population mondiale.

Le 21 mars 2047, j’étais au marché de Noël à Strasbourg. Ce jour-là j’ai voulu acheter une soupe au munster, mais lorsque le vendeur a remarqué que je n’avais pas la puce, il a refusé de me servir. J’ai senti le regard des  gens autour de moi se fixer sur moi. La police est arrivée, j’ai dit que tout allait bien et ils m’ont demandé d’installer le réseau social pour faciliter les contrôles. J’ai répondu avec enthousiasme « ok, ouais ». Et tout le monde a fait en même temps le geste de CELL, index sur la tempe, lentement. 

Je suis rentré chez moi à la hâte, sous une pluie battante. Mon frère était en train de lire Printemps Silencieux de Rachel Carson. Je lui ai raconté et il m’a dit : « ce printemps sans vie est en train de s’étendre à l’espèce humaine. Notre cerveau ne sait plus réfléchir tout seul, la béquille CELL est devenue un cœur artificiel. 3 types et leur argent tirent maintenant toutes les fi…CELL ».

Le 15 novembre 2056, CELL est devenu obligatoire. Dans le but de « faciliter la gestion administrative du monde ». Pour célébrer cette décision, une grande fête baptisée UNIVERS-CELL a eu lieu partout dans le monde. Les 10 milliards d’utilisateurs du Réseau Social étaient invités à sortir dans la rue, en rang, en marchant à un rythme impulsé via les neurones des gens. Ce soir-là, la poignée de résistants  qui étaient passés à travers les mailles du filet se sont réunis dans la cave d’un grand bâtiment, en plein cœur de Paris. Le doyen des résistants nous a proposé un plan pour détruire toutes les puces et sauver le monde du cauchemar CELL. 

Son plan était simple. Il existait une musique dont les notes étaient tellement parfaites qu’elle entrerait en résonance avec les puces et les détruiraient instantanément. Si on déclenchait cette musique dans un lieu où les utilisateurs CELL étaient suffisamment nombreux, comme Montparnasse, cela ferait domino et les puces de la planète entière se détruiraient au fur et à mesure.

Le lendemain, nous étions tous cachés dans la gare, attendant le signal pour déclencher la musique suprême. Un son d’une harmonie parfaite qui allait tout résoudre. Un cristal sonore. Une perfection musicale. Nous avons attendu 4 heures. Et puis j’ai entendu le décompte d’un compère : 5, 4, 3, 2, 1…

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