Première cause du réchauffement climatique, source de pollutions, de tensions et d’inégalités sociales… L’énergie pose un vrai problème. Pour autant, est-ce notre problème ? N’est-ce pas plutôt un problème pour l’État, les savants, les industriels – bref, les gens plus malins que nous ? Chez Énergie Partagée, on pense le contraire. Présentation d’un mouvement national invitant les citoyens ordinaires à reprendre le contrôle de leur destin – bref, de leurs centrales. 

La révolution énergétique peut-elle venir des gens ordinaires ?

Produire des betteraves et des mégawatts. 

Produire de l’énergie, c’est un métier. Un métier certainement très différent de celui qui consiste à produire, par exemple, des betteraves. Alors quand on me dit qu’une vingtaine d’agriculteurs du Loir-et-Cher se sont regroupés pour monter une centrale d’énergie verte : je pouffe. 

Et pourtant. C’est une histoire vraie ; ça se passe même tout près de chez moi, dans le Nord de Blois. Les initiateurs du projet sont sur le point de réussir leur pari, puisqu’ils ont déjà récolté les fonds nécessaires à la fabrication d’un méthaniseur, qui transformera les déchets agricoles en engrais naturel mais également en biogaz pour les habitants de la région. L’installation devrait fournir 14 748 MWh par an, soit la  consommation de chauffage annuelle de 3 277 personnes !

Mais comment ont-ils fait… Corruption ? Magie vodou ? Triche pure et simple ? 

Non. Nos agriculteurs se sont seulement organisés, entre eux, et avec les habitants du coin. Mais les choses n’auraient sûrement pas été possibles sans l’accompagnement, l’expertise et quelques financements venant d’Énergie Partagée… 

Car ils ont de l’expérience, chez Énergie Partagée ! Des projets de ce genre, ils en ont suivi 260 depuis près de 9 ans – et ça, partout en France. Des méthaniseurs, mais aussi des centrales éoliennes, hydrauliques, ou photovoltaïques. Mais quelle est leur technique ?

Les fiers agriculteurs du Loir-et-Cher, à l’origine du projet…

La machine associative – et son carburant…

Il y a dix ans, Énergie Partagée prenait vie sous la forme d’une simple association (loi 1901), dont le but était d’accompagner des projets, prodiguer des formations, faciliter les échanges entre acteurs locaux, et plus généralement, fédérer tout ce qui touchait de près ou de loin à l’énergie citoyenne. Aujourd’hui, Énergie Partagée compte 25 salariés et rassemble 350 structures adhérentes qui collaborent sur tout le territoire.

Progressivement de nouvelles entités se sont ajoutées à la première. La plus importante est un outil d’investissement, sous forme de coopérative, permettant aux citoyens de s’émanciper face aux banques et aux investisseurs privés. N’importe qui désormais (vous, moi, Francis Lalanne) peut acheter des actions pour un prix unitaire de 100€. Cet argent sert ensuite à compléter les financements locaux et finaliser des projets, comme le méthaniseur de Blois, où les citoyens seront les actionnaires majoritaires. Ainsi, grâce à cette astuce, ce sont les gens, les vrais gens (vous, moi, Francis) qui gardent le contrôle sur l’énergie ! 

Les racines philosophiques d’un mouvement

L’objectif revendiqué d’Énergie Partagée ? Accompagner la transition énergétique pour que, le plus vite possible, toute notre énergie provienne de sources renouvelables.  Mais pourquoi vouloir que cette révolution se fasse “par le bas” ? Ne serait-ce pas plus simple de faire pression sur l’État pour qu’il mette le paquet ?

Marc Mossalgue, responsable communication d’Énergie Partagée, ne souhaite pas opposer les deux stratégies. Néanmoins, il pense que l’approche d’Énergie Partagée génère quelque chose en plus – des effets bénéfiques sur les gens eux-mêmes : “On s’est rendu compte qu’en sollicitant les citoyens en direct, assez tôt, les projets prenaient de l’épaisseur, ils faisaient boule de neige avec d’autres projets. L’énergie sert de levier pour d’autres dynamiques, par exemple au niveau de l’agriculture ou la démocratie locale.” Bref, en s’impliquant dans la production d’énergie, les gens changent ; ils apprennent à discuter, travailler ensemble, imaginer des lendemains qui chantent… Bref, ils apprennent à faire société !

Mais ce n’est pas tout. Car en faisant, on apprend également à mieux connaître son propre territoire – comme celui des voisins. “Par définition”, dit Marc, la transition doit prendre en compte les ressources du territoire. Mais en centralisant la production, nous avons perdu ce lien, ces compétences… Et nous avons perdu en souveraineté… Certaines régions sont riches en bois, d’autres en eau… Notre but, c’est que chaque territoire se reconnecte à ces réalités.” 

Naturellement, si chaque citoyen se sent informé, concerné par la question des ressources locales, les démarches de bon sens et de sobriété deviennent une seconde nature. Pour Marc, c’est un chemin vertueux : “Chaque territoire retrouvera la capacité de produire son énergie, pour lui d’abord, et pour d’autres ensuite, avec principe de solidarité.

Des précurseurs… et des menaces ?

D’une façon générale, Marc nous invite à prendre du recul par rapport aux débats franco-français (forcément crispés sur la question du nucléaire) pour voir ce qu’il se passe ailleurs. Entre autres, la démarche d’Énergie Partagée s’inspire énormément d’Ecopower, un fournisseur belge d’énergie verte, coopératif, existant depuis… 1991 ! Pendant le même temps, au Danemark, l’aspect décentralisé de la transition énergétique semble une évidence, puisqu’elle est même chevillée à la réglementation : tout projet d’énergie verte doit proposer aux voisins (dans un rayon de 30km) de s’impliquer financièrement et devenir actionnaire. Même en Allemagne, 50 % des capacités renouvelables électriques installées entre 2000 et 2012 appartiennent à des particuliers et à des agriculteurs. Marc et ses amis ne sont donc pas des utopistes…

Mais ces modèles sont menacés. Selon Marc, “l’Union Européenne pousse les pays membres à s’uniformiser dans leurs stratégies ; l’objectif est de faciliter les gros projets, surtout l’énergie solaire, et ce n’est pas favorable à notre démarche.” Pour protester contre ces nouvelles réglementations, Énergie Partagée vient de publier une tribune largement soutenue – décrochant des signatures comme celle de Yannick Jadot ou Anne Hidalgo. 

Mais si des freins compliquent le travail d’Énergie Partagée, rien ne l’arrête vraiment dans sa progression. Le mouvement vient d’ailleurs de lancer son propre label pour distinguer les initiatives vraiment vertes et vraiment citoyennes. “Il faut un cadre clair, dit Marc. Si nous tenons une bonne formule, il faut la protéger contre le green washing et contre le social washing !” En espérant que cet outil permettra d’accélérer la transition partout en France. Car le temps presse. En tout cas, grâce à ce mouvement, déjà 6700 français sont actionnaires d’une énergie renouvelable… Et vous ?

S’engager pour le climat

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