On les appelle les silvers, les seniors, les 3e âge. En 2030, une personne sur 3 sera du côté des plus de 60 ans et l’objet de convoitise des entreprises en quête de nouveaux marchés. La silver économie sera-t-elle inclusive et durable ?

Pour accompagner les entrepreneuses et entrepreneurs sociaux dans cette direction, makesense a développé en partenariat avec l’Assurance retraite Île-de-France  le programme Décoll’âges pour soutenir une vision positive de l’avancée en âge. Non la vieillesse ne sera pas un naufrage !

« Pour moi, le mot retraite est un mot abominable. Partir en retraite c’est dire qu’on a perdu la guerre, c’est la défaite, témoigne la très active Fabienne Lampel, 61 ans. Je préfère largement le mot senior à retraité. Dans les entreprises américaines, un senior est une personne expérimentée, valorisée. » « Est-ce au moment où tu passes à la retraite que tu deviens senior, se demande de son côté Thomas Delage, co-fondateur de la jeune société Entoureo qui a créé une plateforme pour récolter les paroles des aîné.es et les consigner dans un livre-coffret. Aujourd’hui on donne l’impression que le senior est un être uniforme aux cheveux gris. Pourquoi vouloir mettre dans la même case des personnes qui ont 35 ans d’écart ? » « La langue française manque de vocabulaire pour désigner des individus qui ont entre 60 et 95 ans, des niveaux d’autonomie différents et des parcours de vie qui n’ont rien à voir, explique Mélissa-Asli Petit, sociologue experte des questions de vieillissement. Mettre toute une frange de la population dans un même paquet, ça crée de l’invisibilité. » 

Changer la représentation que nous avons de nos aîné.es, voilà l’un des premiers axes du programme d’accompagnement Décoll’âges de 4 mois développé par makesense et l’Assurance retraite Île-de-France il y a deux ans. « Il existe aujourd’hui une multitude de profils de seniors, avec des envies et des besoins variés, témoigne Naomi Asato, responsable du programme chez makesense. Mais les clichés ont la vie dure. On pense par exemple que les seniors sont plus presse écrite que réseaux sociaux, qu’ils adorent nous raconter toujours les mêmes histoires et qu’ils ont forcément leurs habitudes. On ne peut plus faire de telles généralités. »

Décoll’âges, c’est la première communauté d’entrepreneurs·ses du mieux-vieillir où l’on favorise l’émergence d’un mentorat entre pairs.” Thomas Delage, Entoureo.

Vieilles branches et jeunes pousses

Pour casser ces schémas de pensée, makesense organise des sessions de rencontres entre les porteurs de projet et les bénéficiaires potentiels volontaires. « Nous avons participé à plusieurs ateliers pour remettre au carré certaines de nos hypothèses, témoigne Thomas Delage. Nous avons été mis en relation avec des bêta-testeurs qui nous ont amenés à faire un virage dans la conception de notre produit. » Fabienne Lampel fait partie de ces aîné.es bénévoles qui ont aidé une jeune entrepreneuse en reconversion professionnelle à développer un projet intergénérationnel autour de la cuisine. « C’était intéressant de montrer qu’on n’avait pas tous les mêmes préoccupations, ce qui est logique puisque certains d’entre nous avaient 60 ans, d’autres 95. Les ateliers ont aussi mis en lumière les façons différentes qu’ont les hommes et les femmes de gérer leur retraite. Les hommes sont plutôt centrés sur eux, les femmes ouvertes aux autres. Rien de très nouveau, s’amuse la sexagénaire féministe mais ça montre à quel point on est un public hétérogène. » Fabienne a également été mentor lors de séances de speed dating où chaque entrepreneur avait quelques minutes pour présenter son projet. « J’ai adoré ce genre de format. Cette contrainte fait qu’on va à l’essentiel. Il y a un gros quart d’heure pendant lequel les entrepreneurs présentaient leur projet et ensuite on échangeait. C’était très enrichissant pour moi comme pour les participants. »

Connaître son public

« C’est important de partir de la parole des usager.es, d’aller échanger, d’étudier, d’analyser, confirme Mélissa-Asli Petit qui a aussi développé son activité de conseil Mixing générationsça permet de permuter certaines choses et d’oser faire différemment. » Pour le programme Décoll’âges, la sociologue a compté parmi les mentors, donné plusieurs conférences et accompagné quelques porteurs de projet. « On a toujours besoin d’un tiers pour prendre de la distance par rapport à son projet, que ce soit dans l’analyse du recueil de la parole des usager.es, ou au regard des connaissances accumulées sur le public. »

Outre la compréhension des besoins des aîné.es, Décoll’âges permet également de réfléchir aux modèles économiques du mieux vieillir : comment ne pas faire payer ses bénéficiaires au prix fort pour se rendre accessible auprès des personnes âgées plus démunies ? « On s’interroge aussi sur les réponses à apporter aux besoins des seniors hors des villes, rapporte Naomi Asato. Les projets que l’on voit passer chez Décoll’âges sont pour le moment très urbains. »

Parmi les 29 jeunes pousses passées par le programme en deux ans, certaines commencent à prendre leur envol, d’autres ont pu accéder au soutien de l’Assurance retraite Île-de-France et son réseau de partenaires via ses appels à projets. Allô Louis, plateforme qui permet à des étudiants de donner des coups de main à des seniors, met en relation des centaines de jeunes avec des retraités. Cokpit connecte les entreprises avec des seniors experts pour les accompagner, dans le cadre de missions, à des tarifs abordables. Malle d’aventure compte déjà 220 abonnés à sa newsletter de contenus personnalisés pour rester à la page et trouver des activités culturelles, gourmandes et sportives adaptées à chacun.

« Notre idée avec ce programme est de contribuer au changement de paradigme sur la question du mieux vieillir, rappelle Naomi Asato. Nous souhaitons que nos aîné.es soient considéré.es comme une opportunité et non plus comme un poids pour la société. Nous voulons aussi encourager les propositions qui permettent de vivre plus longtemps et en bonne santé. Nous sommes dans une logique de prévention de la perte d’autonomie en accompagnant des entreprises comme Neo Silver, une plateforme d’accès aux activités sportives, artistiques et culturelles adaptées aux seniors. »

« On a tendance aujourd’hui à penser que le vieux, ça ne sera jamais nous, déplore Mélissa-Asli Petit. Souvent, on ne prend pas les bonnes décisions par manque d’empathie. Pour beaucoup, la vieillesse est un concept qui reste assez abstrait. Travailler sur le mieux vieillir revient à regarder la société dans laquelle on vit. Pour cela on a besoin que les médias apportent un regard sur les plus âgé.es qui est raccord avec la société. À quand des films où les femmes de plus de 50 ans ne sont pas que des grands-mères ? À quand des campagnes publicitaires qui ne nous proposent pas de devenir plus jeunes mais d’être bien dans notre âge ? Il nous revient à tous de changer de regard sur nos aîné.es. Pour commencer, chacun peut essayer de devenir chaque jour un vieux un peu mieux et d’aller échanger régulièrement avec des personnes d’une autre génération. » Chiche ?