On a parfois l’impression que dans certaines sociétés, l’altruisme et l’entraide sont la norme ; que chez certaines personnes, l’engagement associatif est une seconde nature… Mais peut-on l’expliquer ? Décryptage des ressorts psycho-sociaux qui nous font passer à l’action (ou pas).

Tout le monde connaît Frodon.

Frodon est un Hobbit. Comme tous les Hobbits, il est petit, naïf, et ses pieds sont poilus. Autant de qualités qui ne prédisposent pas à l’aventure ; encore moins les aventures qui doivent changer la face du monde. Mais alors pourquoi cet être insignifiant s’est-il donné tant de mal ? Il aurait pu se contenter de fumer la pipe, innocemment, allongé dans les vallons verdoyants de sa Comté natale… Pourtant le sens du devoir le poussa vers son destin, comme une force extérieure irrésistible.

D’où vient cette force ? Quelle-est sa nature ? Bref : pour quelles raisons les Hobbits, les politiques, les intellos, et tous les Nelson Mandela de ce monde s’engagent-ils pour des causes ? 

C’est le moment de prendre un grand verre de sciences sociales !

L’engagement vu par les psychologues : une fourberie.

En psychologie sociale, l’engagement est défini d’une manière un peu spéciale : c’est “le processus qui relie l’individu à ses actes”. Autrement dit, selon la théorie de l’engagement, ce ne sont pas nos idées ni nos désirs qui créent de l’engagement, mais nos actes. Pour simplifier, on agit d’abord, on réfléchit ensuite (on rationalise nos actes pour les justifier). 

C’est en voulant maîtriser ce processus d’engagement que les expert.es en ont tracé les grandes lignes, à partir des années 1940 ; ainsi, la théorie de l’engagement fut d’abord conçue comme comme une boîte à outils… de manipulation psychologique ! Car créer de l’engagement, c’est une façon d’amener les individus à faire ce qu’ils n’avaient pas prévu (ou pas envie) de faire. Logiquement, ces théories sont encore largement étudiées dans le monde du marketing et du management…

Tout cela vous semble abstrait ? Alors prenons des exemples. Des chercheur.ses comme Kiesler, Joule ou Beauvois ont décrit plusieurs stratagèmes permettant de créer de l’engagement. En voilà six parmi les plus célèbres :

  • Un acte est plus engageant s’il est fait sous le regard d’autrui plutôt qu’en privé. Ainsi, Frodon aurait peut-être jeté l’éponge s’il n’avait pas commencé sa quête entouré de trois amis petits et poilus comme lui.
  • La répétition crée de l’engagement. Ainsi, Frodon ne va pas rebrousser chemin au troisième épisode, tout le monde le sait – sinon, cela voudrait dire que les deux premiers ont compté pour du beurre.
  • Plus l’individu perçoit son acte comme “irréversible”, plus cet acte est engageant. Nous comprenons mieux pourquoi, dans un moment critique, Sam (qui connaît les techniques marketing) dit à Frodon : “Je ne crois pas qu’il y aura de voyage retour.” Ce faisant, il renforce l’engagement de son ami. Même les violons lourds (qui connaissent également le marketing) se lèvent ensemble et jouent la mélodie de l’aventure qui recommence.
  • Un acte coûteux doit être précédé d’un acte moins coûteux (que l’individu accepte). C’est ce qu’on appelle la technique du “pied dans la porte”, bien connue des commerciaux… mais aussi des médecins. Dans son livre Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Jean-Léon Beauvois raconte l’expérience suivante : demandez à quelqu’un.e d’arrêter le tabac pendant une journée. S’ielle accepte, ielle s’engagera plus facilement à arrêter le tabac pendant plusieurs jours. Au contraire, si vous demandez tout de suite à quelqu’un.e d’arrêter le tabac pendant plusieurs jours, les chances qu’il s’engage sont bien moindres.
  • Un acte peu coûteux doit être précédé d’un acte très coûteux (que l’individu refuse). Aussi appelée technique de “la porte dans la face”. Elle consiste, en gros, à demander le plus pour obtenir le moins. Par exemple, dans une expérience devenue classique, on demande à des individus s’ils acceptent d’emmener de jeunes délinquant.es visiter le zoo pendant une après-midi. La plupart des sondé.es refusent. Par contre, le taux d’acceptation triple si l’on fait au préalable une autre demande, irréaliste et très coûteuse : “Accepteriez vous de consacrer deux heures hebdomadaires aux jeunes délinquant.es pendant au moins deux ans ?”
  • Plus une personne se sent libre de faire une chose (par exemple si l’expérimentateur lui rappelle “Vous êtes libre de…”), plus elle a de chance de la faire effectivement. Souvenez-vous, dans les ruines de la Moria, quand Frodon confesse à Gandalf son désespoir. Le magicien commence par évoquer le destin, affirmant que “ce n’est pas à nous de décider.” Puis, immédiatement, il se dédit : “tout ce que nous devons décider, c’est que faire du temps qui nous est imparti.” Contradiction flagrante ? Charabia ? Que nenni ! C’est plutôt la preuve que Gandalf est un fin psychologue social ; il combine dans une même phrase la technique trois et la technique six. 

Si les histoires de magiciens et de pieds poilus vous laissent froid, vous pouvez regarder Le billet perdu – une expérience sociale illustrant parfaitement plusieurs techniques d’engagement. Le protocole de départ est simple : un acteur fait tomber, dans la rue, un billet de sa poche… Comment la personne testée va-t-elle réagit ? Tout dépend de la configuration de l’expérience :

  • Dans rue déserte, elle rend le billet moins d’une fois sur trois. 
  • En présence de témoins, elle rend le billet dans 100% des cas. 
  • Si la personne testée rend un autre service quelques secondes auparavant (et qu’on la remercie de cette petite phrase : “Vous êtes quelqu’un de bien”), elle rapporte le billet dans 69% des cas.

L’altruisme (et plus généralement l’engagement), donc, dépend du contexte et des conditions psychologiques dans lesquelles nous sommes placés.

L’engagement vu par les sociologues : un phénomène collectif

La théorie de l’engagement nous laisse sur notre faim. Déjà parce que sa définition de l’engagement nous semble éloignée du sens commun… Et puis, quand on s’engage pour une cause, nous n’avons pas l’impression d’avoir été dupé par d’odieux stratagèmes. Non. Quand on s’engage, c’est parce que nous avons décidé d’agir, en fonction de notre sensibilité, de nos convictions profondes… Peut-être que les sociologues auront quelque chose à dire à ce sujet ? 

En fait… pas vraiment. Les sociologues (c’est leur métier) cherchent plutôt des causes qui sont, justement, sociales. Pour eux, les destinées individuelles sont prédéterminées par le grand nombre… L’engagement est une action collective. 

L’un des pionniers de la sociologie de l’engagement est Mancur Olson. Économiste de formation, Marcus s’est intéressé au syndicalisme américain par le biais de son prisme libéral. Il posa donc cette question : pourquoi les syndicats existent-ils ? Après tout, cela n’a pas de sens du point de vue de la rationalité économique. Car l’engagement coûte beaucoup de temps, d’énergie, d’argent. L’individu aurait intérêt à jouer le “passager clandestin”, par exemple en laissant ses camarades manifester et faire grêve à sa place – qui remarquerait l’absence d’une seule personne dans un cortège ? 

Face à ce mystère, Marcus va tenter d’expliquer le comportement des individus par des incitations négatives (par exemple, pour accéder à certains métiers, il est obligatoire d’adhérer au syndicat) et des incitations positives (par exemple, dans certains pays, s’engager par un syndicat permet de bénéficier de l’assurance chômage, l’assurance maladie, etc.).

Tout cela ressemble fort à de l’enfonçage de portes ouvertes. D’ailleurs, le modèle de Marcus Olson est désormais considéré comme obsolète. Néanmoins, la théorie nous permet de sortir d’une vision idéalisée de l’engagement, du militantisme “désintéressé”, pour voir que les individus sont aussi motivés par des intérêts particuliers : ils s’engagent parce qu’ils ont des choses à gagner (des avantages matériels, un statut social) ou des choses à perdre.

Aujourd’hui, d’autres auteur.rices ont plus la cote. Par exemple, dès les années 1970, Anthony Oberschall s’est intéressé aux conditions sociales qui poussent à l’engagement (ou pas). Il s’est rendu compte que l’engagement était plus fort dans les sociétés segmentées, sans mobilité sociale ascendante, et dans les groupes isolés par rapport aux centres de pouvoir. 

Cette définition nous permet certainement de mieux comprendre le comportement de notre cher Frodon : il vit dans un monde segmenté (les Hobbits vivent de manière autarcique, coupé des autres communautés comme les Hommes ou les Elfes), sans mobilité sociale ascendante (c’est une société rurale très horizontale), isolée par rapport au pouvoir (le chef des Hobbits n’est qu’un représentant du roi ; son titre est honorifique). 

En 1976, Charles Tilly a porté l’attention sur une nouvelle donnée : le degré de sociabilité des groupes. En effet certains groupes sont dotés d’une identité forte (d’autant plus forte qu’elle est non-choisie), et capables de mobiliser un réseau ; ces groupes là sont ceux dont la capacité d’engagement est la plus forte. Encore une fois, les Hobbits correspondent parfaitement à cette description.

Enfin, terminons notre tour d’horizon sociologique par les travaux de Daniel Gaxie (1978), qui relève un point jusque là peu remarqué : l’engagement nécessite souvent des compétences. Il faut savoir parler, convaincre, rassembler, se concentrer sur une tâche… Il découvre alors que le facteur le plus prédictif de l’engagement est le niveau d’études. D’où le glissement progressif des partis politiques militants vers une classe privilégiée. C’est ce qu’il observe, par exemple, au sein du Parti Socialiste (devenu, avec le temps, le parti des cadres diplômés) et même du Parti Communiste (devenu le parti des classes moyennes intellectuelles). 

Sur ce point, le cas de Frodon semble faire mentir les statistiques. Car on ne lui connaît ni doctorat, ni Master. Mais c’est peut-être, justement, pour cela qu’il est devenu un héro ? Après tout, on écrit pas de romans sur les personnages ordinaires à 100%.

Conclusion

Psychologie et sociologie nous infligent certainement des blessures narcissiques : notre personnalité, nos actions – bref, notre libre arbitre – se trouvent considérablement amoindris… L’engagement nous semble, à présent, une chose venue de l’extérieur. Quelque chose d’involontaire avec lequel nous devons composer.

En même temps, il est possible de voir le verre à moitié plein. Si l’engagement ne dépend pas intrinsèquement des individus, de leurs caractéristiques propres, alors, cela veut dire que nous avons tous, en nous-même, la capacité de nous engager. Il suffit de créer des conditions favorables, sur les plans psychologique et social, pour transformer ce potentiel en engagement réel !

Ces conditions, nous les connaissons de mieux en mieux. L’individu s’engage d’autant mieux qu’il le fait souvent, sous le regard des autres, qu’il se sent libre de le faire, s’il est valorisé et cetera. De même, les citoyen.nes seront d’autant plus engagé.es s’ielles sont instruit.es, soudé.es à des communautés avec de fortes identités, dans un pays où le pouvoir est accessible et l’ascenseur social en pleine forme… 

Bref. Un monde meilleur amène de l’engagement. L’engagement amène un monde meilleur. C’est ce qu’on appelle un cercle vertueux.