J’ai rencontré Barua grâce à la plateforme Allomondo. Il vient du Bangladesh et, sa priorité, c’est d’apprendre le français. Alors on a décidé d’écrire cet article ensemble, à deux, comme un entraînement.

Il m’a dit : 

-Je veux progresser. Tu dois utiliser des mots difficiles.

-Difficiles comment ?

-Des mots comme “réchauffement”, c’est difficile.

Ok. Promis. Il y aura de la difficulté. Des amphigouris lexicologiques obombrant notre articulet. Tiens toi prêt, cher lecteur : tu risques un sacré réchauffement des méninges !

Une plateforme de livraison d’amis

Depuis 2011, l’association Singa s’est développée dans 17 villes mondiales avec pour objectif de créer des “écosystèmes de la migration”, c’est-à-dire des liens entre migrants et locaux, avec la conviction que ces liens sont des facteurs de progrès et d’innovation. Les projets de Singa prennent la forme de coworkings atypiques, d’incubateurs, de rencontres ou d’ateliers…

Sauf que, depuis l’ère du confinement-sans-fin, tisser du lien social est devenu singulièrement compliqué. Il a fallu se réinventer.

C’est ainsi qu’est venue l’idée d’AlloMondo : une plateforme Internet qui met en relation des locaux avec des étrangers qui souhaitent se faire des amis. La rencontre se fait d‘abord par téléphone ou par visio – la distanciation sociale est respectée, le couvre-feu aussi !

Curieux, je décide de tester le service. Je me rends donc sur AlloMondo.org, et je m’inscris en trois minutes avec un petit formulaire – âge, centres d’intérêt, langues parlées… Vingt-quatre heures plus tard je reçois un message : “Vous êtes matchés !” 

Décidément, c’était rapide.

Je découvre le nom de mon “correspondant” et son numéro de téléphone – un peu comme les échanges avec les Allemands quand j’étais au collège… Par SMS, avec Barua, nous convenons d’une petite visio dans la semaine. Ne reste qu’à prendre son mal en patience.

Le DG de Singa France, David Robert

Première rencontre avec mon “match”

Mardi soir. 

Dans la cuisine, je travaille au réchauffement d’une soupe quand soudain je regarde ma montre : mince ! C’est l’heure de mon rendez-vous !

Je saute sur mon écran d’ordinateur et Barua m’apparaît, tout sourire. Pas timide, il me parle à toute vitesse et je ne comprends pas tout :

-Attends, attends. Reprenons au début. Qui es tu ?

-Laissez moi me présenter. Je suis Barua. Je viens du Bangladesh et je suis en France depuis 5 ans et demi. J’ai obtenu mes papiers en 2017 et j’aimerais travailler comme réceptionniste dans l’hôtellerie. Je parle déjà cinq langues : le sri-Lankai, le hindi, le bengali et l’anglais. Mais je dois parler français ! Sinon, ce n’est pas possible !

AlloMondo fournit un petit “guide de conversation” pour la première rencontre, avec des idées de questions à poser, des défis à relever… Je propose à Barua d’essayer mais il préfère les choses à sa manière (hors piste) ; avec une énergie crépitante, il me raconte les cours de langue qu’il suit à Nanterre, et me montre même son dernier devoir au sujet de la “nominalisation”.

Je ne savais pas ce qu’était la nominalisation, mais je fais semblant pour ne pas perdre la face. Et puis je lui demande :

-Comment tu as connu AlloMondo ?

-C’est un ami qui m’a conseillé ça… Parce que tu peux apprendre une langue, mais si tu ne la pratiques pas, c’est pas la peine, ça ne te viendra jamais naturellement. 

-Donc tu es venu sur AlloMondo pour parler à des Français ?

-Oui. Au début, en France, j’étais perdu. Personne ne voulait m’aider. C’est difficile de parler à quelqu’un en France ; dans les trains, dans la rue, dans le bus, les gens ne veulent pas parler… Et maintenant il y a les masques, c’est pire… Et puis les gens ont peur des étrangers. 

-C’est vrai que ça fait beaucoup de difficultés pour se trouver un ami.

-Moi aussi j’ai peur des fois ! Peur qu’on me dise des choses mauvaises.

Barua me dit qu’il doit réviser, toute la soirée, pour un examen important du lendemain… Il doit raccrocher, car il ne peut pas me parler et travailler simultanément. C’est lui qui dit “simultanément” – il ne ne cache pas sa fierté d’utiliser ce mot savant. Je lui rappelle néanmoins qu’en termes de mots savants, rien ne vaut “réchauffement”. 

-C’est vrai… Mais j’ai fait beaucoup de progrès, tu sais ? Il y a un an encore, j’avais peur de parler français. Mais j’ai lu beaucoup depuis. J’ai lu les journaux… Parler, j’ai encore du mal. Vous parlez trop vite, les Français !

-Tu devrais visiter la Suisse alors.

-C’est comment ?

-Comme la France, mais les gens parlent plus lentement. 

Au final, la conversation aura duré plus d’une heure. Je m’en retourne à la soupe, mais pour Barua, la soirée de révisions ne fait que commencer…

Gabriel et Giulia : la petite équipe derrière le projet AlloMondo (et qui se poil allègrement)

Et l’avis de mon camarade ?

Depuis, avec Barua, nous sommes restés en contact sur les réseaux sociaux. Je lui ai demandé d’écrire quelques mots sur la façon dont il avait vécu l’expérience AlloMondo, de son côté. Et voici son compte-rendu :

-L’association Allomondo est une organisation, laquelle est vraiment très utile pour nous, qui sommes venus en France, ayant beaucoup de problèmes dans nos vies. C’est absolument nécessaire, pour nous, une association ou une personne qui a bon cœur. Je sais, il y a une grande association en France qu’il s’appelle « Chicon Catholique » mais ils n’aident que pour la domiciliation, pas pour nous améliorer avec la langue française…

-STOP ! Attends attends… Tu ne serais pas en train de parler du “Secours Catholique” ? 

-Je pense que j’ai écrit ce mot mal. Peut-être que “Secours Catholique” est correct. Du coup, je crois effectivement qu’AlloMondo est une organisation exceptionnelle pour nous.

Depuis je relis nerveusement ses messages, encore et encore… Et si j’avais fait fausse route ? Et si quelque justicier masqué parcourait les rues de Paris pour loger les malheureux, se faisant connaître en secret sous le nom de Chicon Catholique ? Si tel est le cas, alors, je le prie d’excuser mon ignorance…

Une histoire qui reste à écrire…

Je ne sais pas jusqu’où nous mènera cette rencontre avec Barua. Peut-être qu’avec la réouverture des terrasses, nous nous rencontrerons pour de vrai ? 

En tous cas, des rencontres comme la nôtre, il y en a eu plein sur AlloMondo ; environ 700, dans plus de 300 villes. Et ce n’est que le début car face à ce succès, l’association Singa prévoit de transformer le service en application mobile ! Elle devrait lancer bientôt un crowdfunding dans cette optique…

Ah, et au fait : Barua me dit qu’il a réussi son examen de français – celui qui confirme la maîtrise d’un niveau B1 (le niveau des hôtesses de l’air et des guides touristiques). Mais il ne compte pas s’arrêter là et vise déjà le niveau B2… Rendez-vous dans quelques mois, à la réception de l’Hôtel Crillon ?