Alice Barbe se définit comme activiste, militante par l’action. L’engagement c’est pour elle un métier, une passion, une activité à part entière. Co-fondatrice de Singa, une association qui crée des liens entre les personnes réfugiées et locales, elle a aussi contribué à monter Stop harcèlement de rue et lutte contre l’extrême droite. Autrice du livre On ne naît pas engagée on le devient, elle revient sur les ressorts de l’engagement, ce qui vous fait lever le matin ou vous cloue au sol.

Voilà 7 ans que tu t’es lancée dans Singa, c’était une évidence de créer ce genre de mouvement ?

Changer le monde était une obsession quand j’étais plus jeune. J’avais envie de  creuser des puits en Afrique, de travailler pour l’ONU, de faire tout un tas de trucs incroyables, j’avais le syndrome du white savior. Comme ma mère m’a interdit d’aller faire de l’humanitaire au bout du monde, je me suis retrouvée aux Nations-Unies. Ce n’était pas une super expérience. Cette grande tour d’ivoire où les décisions sont prises derrière les rideaux, ce n’est pas pour moi. Lorsque je suis rentrée à Paris, j’ai retrouvé deux copains qui avaient eu des expériences professionnelles avec des demandeurs d’asile. Ils m’ont proposé d’inventer une structure pour créer du lien et des projets avec les personnes réfugiées, en horizontalité. J’ai foncé.

Sauver le monde, ce sont souvent les mots des activistes. Ça vient d’où cette énergie de super héros ?

Même si je l’ai cru pendant longtemps, cette envie de développer Singa n’est pas le fruit du hasard. En fait c’est plutôt mon histoire familiale qui m’a poussée jusque là. Je viens d’une famille où tout le monde, mes grands parents, mes oncles, mes tantes, sauf mes parents, est complètement facho et même très impliqué dans les mouvements d’extrême droite. J’ai compris récemment que mon engagement venait de là, de personnes qui disaient des horreurs et considéraient mal les autres. Je pensais que les idées de mes grands-parents allaient mourir avec eux. Malheureusement elles sont encore très présentes.

C’est donc la colère qui t’a poussée à t’engager ? Comment on la transforme en action ?

C’est très facile de me mettre en colère, il suffit que j’aille sur Twitter et, en deux minutes, je suis énervée. Il y a des soirs où je mets encore la tête sous l’oreiller pour crier quand je rencontre des personnes réfugiées dont la souffrance est dure à entendre. La colère ça peut être un moteur, elle m’a poussée à faire des choses bien comme des choses stupides. Mais comment transformer cette émotion en quelque chose de positif ? Se dire que le monde est injuste est une chose mais quand on commence à chercher des solutions avec les personnes concernées, il y plein d’idées qui émergent. La base de Singa c’est de demander aux personnes réfugiées de quoi elles ont envie, quel est leur rêve ? On mobilise dans la joie, le bonheur. Aujourd’hui, on peut gueuler contre une banque ou alors essayer d’inventer une autre banque.

La vie d’activiste n’est pas un long fleuve tranquille. Quelle action t’a le plus émue, apaisée ?

Il y en a beaucoup. Je parle toujours de ma meilleure amie Inna. Réfugiée russe, maltraitée par le régime de Poutine, elle est arrivée en France en 2013. Je me souviens de ses premiers pas dans nos bureaux. Elle était sublime, très chic, elle venait nous voir pour créer des ateliers de crossfit pour que les personnes puissent s’intégrer même si je déteste ce mot. Rapidement j’apprends qu’elle est féministe, on va faire des collages ensemble contre le harcèlement. Je découvre qu’elle est également pharmacienne, patineuse, athlète de haut niveau. Elle monte des ateliers où elle mobilise 2000 personnes à Paris autour du sport. La même année, elle gagne le prix de la femme de l’année de la mairie de Paris, dans la foulée, elle se fait embaucher à Singa. Au bout de 6 mois, elle démissionne parce qu’elle est prise en master prep’ ENA à Sciences po. Aujourd’hui elle coordonne les centres de vaccination à la mairie de Paris. Si j’en parle ce n’est pas pour dire qu’elle fait partie des bons réfugiés, je déteste ce narratif d’intégration réussie ou ratée. Mais c’est devenu ma meilleure amie, ma copine, ma sœur. On est toujours là l’une pour l’autre. On s’est trouvées sur la base de ce que l’on avait en commun et j’ai envie que tout le monde vive ce type d’histoire. On se rend compte que plus un nouvel arrivant rencontre de locaux et plus il a de chances d’être heureux, d’avoir un emploi, un réseau. Mais ce qu’on sait moins c’est que plus une Alice rencontre une Inna et moins elle a des chances d’être raciste. Un changement de société ça passe par de l’amitié et de l’amour, ce n’est pas plus compliqué que ça.

Et à l’inverse qu’est-ce qui a été difficile dans ton expérience de l’engagement ?

Chez Singa, on avait la culture de l’entrepreneur social qui réussit, il fallait qu’on fasse toujours plus. Je me suis retrouvée soudainement directrice générale alors que je n’avais jamais fait ça. C’était dur, il fallait recruter, lever des fonds, penser à l’avenir et petit à petit j’ai décroché. J’ai oublié les gens, les personnes passaient dans les couloirs de l’association, elles étaient belles et je ne les voyais plus. J’étais dans mes papiers, mon impact, j’oubliais de les regarder. Le week-end, je n’avais plus de vie. J’étais une jeune maman qui s’occupait peu de son fils, mes potes m’invitaient mais ça ne m’intéressait pas parce que j’étais dans la tête de Singa. J’ai perdu beaucoup d’amis parce que je ne parlais que de ça. Ça a été super dur. 

Un jour tu t’es effondrée en rendez-vous, tu as été hospitalisée. Comment on se remet d’un  burn out de l’engagement ? 

J’ai eu la chance de ma vie parce que c’est pile à ce moment-là que j’ai reçu l’invitation d’Obama pour être formée pendant un an à son programme Obama scholars, hébergée et rémunérée à Columbia. Sans cette opportunité je ne sais pas comment je m’en serais sortie. Une fois sur place, un des premiers conseils que le président m’a donné, c’est l’importance de la discipline, « parce que sinon on oublie pourquoi on fait ce que l’on fait. Il faut être très exigeant.» Je croyais que j’étais exigeante parce que je donnais tellement pour Singa mais on ne parlait pas de la même chose. Être exigeant c’est être exigeant vis-à-vis de son corps, de son esprit, il est important de se sentir bien, de se sentir ancrée et c’est là que j’ai pris conscience qu’il fallait que fasse attention à ce que je mangeais, que je fasse du sport, que j’apprenne à dire non, que les week-end soient pour moi. Et que là, je serai plus efficace. Ces conseils ont tout changé.

Est-ce que tu as des trucs aujourd’hui pour être aussi engagée et conserver un équilibre mental et physique ?

D’abord j’ai de la chance, j’ai un mari qui ne s’intéresse pas vraiment à l’engagement. Je rentre le soir et on n’en parle pas. Au début ça me frustrait mais maintenant je trouve ça merveilleux. Aussi, j’essaie toujours de découvrir de nouvelles choses. Je suis affamée, curieuse de parler à des personnes que je ne connais pas. À chaque fois que je me tourne vers l’inconnu, ça me permet de me ré-ancrer et ça m’évite de péter les plombs. Et puis, c’est assez récent mais je suis de plus en plus guidée par la sororité. Avant je n’avais que des potes mecs, aujourd’hui je ne suis entourée que de femmes, ça crée un cadre de sécurité, j’ai des personnes relais à qui je peux dire que je suis en souffrance.

Tu as un fils, est-ce que tu as envie de lui transmettre ton engagement  ?

Mon fils est un garçon empathique, c’est pour moi le plus important. L’empathie et la compassion sont essentielles et le seront encore plus à l’avenir. Ma génération fait face à un compte à rebours, le décompte avant la fin du monde et nous sommes devant une nécessité d’agir. Je n’ai pas envie de lui transmettre ça, je n’ai pas envie qu’il se retrouve comme moi à se lever le matin avec une boule dans le ventre en se disant que c’est la zone partout. Je me dis qu’il est de mon devoir aujourd’hui de m’engager pour que lui aussi, à 15 ans, il puisse voyager et goûter l’insouciance. Aujourd’hui, je ne peux pas dire que je suis optimiste mais je n’ai pas si j’ai le courage de dire que je suis pessimiste. J’agis.