Limiter le réchauffement climatique à 1,5° ? C’est possible et nous savons comment faire. C’est peut-être la touche d’espoir que nous apporte le troisième (et dernier) chapitre du 6e rapport du GIEC ; 4000 pages rendues publiques hier, qu’on vous résume en seulement quelques paragraphes…

Le changement climatique est un problème sérieux.

Plus grave encore, le changement climatique a cessé d’être intéressant. Une majorité de la population le voit comme une sorte de météore – un bloc de misères inévitables, une fatalité sans surprise, totalement comprise et digérée… Selon de récents sondages menés  dans le monde entier, 83% des jeunes estiment que nous avons échoué à prendre soin de la planète ; 50% d’entre eux pensent même que l’Homme est condamné.

Et pourtant… Les scientifiques ne sont pas aussi résignés. Notre connaissance du climat s’améliore et nous faisons toujours de nouvelles découvertes. Des progrès concrets sont accomplis dans le monde politique, la société civile ou le domaine technologique. C’est cette vision nuancée, porteuse d’espoir, que le GIEC nous livre aujourd’hui dans un compte-rendu riche en enseignement… Ouvrons-le !

Manifestation pour le climat, à Londres, en mai 2019.

Quels rapports entre tous ces rapports ?

Chaque rapport du GIEC se présente comme une synthèse de la science climatique mondiale sur une période donnée. Généralement, le document pèse plus de 10 000 pages et nécessite environ 8 ans de travail. Le 5e rapport du GIEC datait de 2014. Depuis, nous avons traversé la pandémie, connu plusieurs épisodes climatiques extrêmes, et récolté beaucoup de nouvelles données scientifiques exploitables, ce qui rend ce 6e rapport particulièrement intéressant.

Celui-ci fut publié en trois parties. La première est devenue publique en août 2021, et posait un constat sur la science climatique actuelle : analyse des grandes catastrophes climatiques des dernières années, ce que l’on sait mesurer, ce qui reste flou, et cetera.

En février 2022, ce fut au tour de la deuxième partie ; elle décrivait surtout les conséquences du réchauffement climatique et faisait des recommandations pour s’y adapter. De fait, ce rapport intermédiaire s’intéressait particulièrement aux pays en voie de développement, car c’est eux qui subissent le plus les conséquences du changement climatique. Un chiffre éloquent à cet égard : la mortalité est 15 fois plus élevée dans les pays vulnérables aux sécheresses, inondations et fortes tempêtes – et cet écart va continuer d’augmenter. 

La troisième partie, qui nous intéresse aujourd’hui, traite essentiellement des causes du réchauffement. Elle identifie les secteurs les plus émetteurs de GES (Gaz à Effet de Serre), et propose des mesures concrètes pour atténuer leur impact. Ce rapport intermédiaire s’adresse donc particulièrement aux pays développés, car c’est eux qui polluent le plus à l’échelle mondiale – et ce depuis 200 ans au moins, soit le début de la révolution industrielle. 

S’il ne fallait retenir qu’une seule chose…

La dernière publication du GIEC est formelle : respecter l’accord de Paris, et maintenir le réchauffement climatique dans une limite de 15°, c’est encore possible. Mais à deux conditions : se mettre au travail maintenant, pas dans six mois, pas dans un an. Et puis il faudra viser un objectif ambitieux consistant à réduire collectivement nos émissions de 45% d’ici 2030

Rien n’est encore perdu, donc. Autre bonne nouvelle : nous savons exactement ce qu’il faut faire pour réduire nos émissions. Plus besoin d’attendre, d’hésiter, de financer des recherches longues, incertaines et compliquées… Nous avons le savoir-faire, nous avons les technologies pour nous en sortir. Tout est déjà là !

Troisième idée forte : les pays en développement auront besoin du soutien financier des pays les plus industrialisés. Sans un tel transfert de richesse, du Nord vers le Sud, le défi posé par l’Accord de Paris ne sera pas relevé. 

Selon les accords internationaux, depuis 2020, cet effort de solidarité doit atteindre 100 milliards d’euros par an. Dans les faits, les pays occidentaux n’ont pour l’instant consentit qu’à 80 milliards par an. Ce n’est pas assez, car pour le GIEC, une enveloppe raisonnable devrait être 3 ou 6 fois plus importante. La moitié de cette somme devrait permettre aux pays pauvres de s’adapter aux conséquences inévitables du changement climatique ; l’autre moitié devrait les aider à réduire leurs propres émissions de GES. Devant ces chiffres énormes, le lecteur peut tiquer. Mais il faut se rappeler que le coût de notre inaction serait bien supérieur encore – et difficile à chiffrer.

Maintenant que nous avons survolé le nouveau rapport, il est temps d’entrer dans les détails. Nous allons donc zoomer sur les trois secteurs les plus émetteurs de GES, à savoir : l’énergie, le transport et l’industrie.

Zoom #1. L’énergie : miser sur l’efficacité et la sobriété

Le GIEC a toujours promu le déploiement des énergies renouvelables, chaque rapport étant l’occasion de rappeler que les technologies solaires, comme éoliennes, gagnaient en efficacité tout en étant de moins en moins chères.

Ce qui est nouveau, depuis hier, c’est que le GIEC fait la part belle à deux concepts qui concernent plus directement les citoyens, mais aussi les pouvoirs locaux, à savoir : la sobriété et l’efficacité énergétique. Quelle différence entre les deux ?

L’efficacité regroupe un ensemble de pratiques déjà bien connues : mieux utiliser les matériaux, optimiser les éclairages, miser sur l’isolation thermique des bâtiments et les technologies peu gourmandes partout où elles existent.

La sobriété, elle, concerne directement nos modes de vie – un aspect que le GIEC avait plutôt peu abordé jusqu’à aujourd’hui. De fait, nous autres simples citoyens tenons dans nos mains plusieurs leviers puissants pour limiter les émissions de GES : changer notre régime alimentaire (en diminuant les protéines animales), privilégier les mobilités douces, limiter les trajets en avion, etc. Néanmoins, pour le GIEC, ces responsabilités ne sont pas strictement individuelles. Il revient aux Etats d’accompagner ces changements, de les rendre possibles et même souhaitables, à l’échelle de la population toute entière.

Zoom #2. Les transports : tous dans le train !

Selon le GIEC, c’est dans ce secteur que nous pouvons faire les progrès les plus importants, le plus rapidement, et surtout, le plus facilement. Une recommandation intéressante pour la France, où le transport est bien le premier secteur en termes d’émissions.

En la matière, le nouveau rapport ne réinvente pas la poudre et plébiscite des solutions bien connues : donner la priorité aux mobilités douces, remplacer les voitures par des modèles électriques, encourager les transports en commun, et enfin, opérer une transition massive du transport aérien vers le transport ferroviaire, pour les passagers comme pour les marchandises.

Encore une fois, cette importance placée sur le secteur des transports redonne du pouvoir aux citoyens, aux communes et aux régions. Car les acteurs locaux sont les plus souples et les mieux renseignés pour mettre en place rapidement ces préconisations. Attention cependant à bien assurer une transition juste, en particulier concernant l’aérien : les travailleurs et travailleuses de cette industrie doivent être réinséré·es et accompagné·es correctement vers des secteurs moins polluants.

Zoom #3 – L’industrie : le mal nécessaire

C’est le secteur le plus dur à décarboner. D’abord, parce que les résistances politiques sont fortes. Ensuite, parce qu’historiquement, l’industrie fut laissée de côté dans les débats sur la transition écologique ; le problème semblait tout bonnement trop compliqué…

Et pourtant. Si le GIEC reconnaît qu’il faut sortir des énergies fossiles, il est plus difficile de se passer d’industrie chimique, de matériaux comme le ciment ou l’acier… Ces secteurs devront donc faire des efforts sur leur efficacité grâce à des technologies déjà existantes, afin de consommer moins de ressources, de produire moins de déchets, et de les valoriser le plus possible.

Par ailleurs, le rapport invite le monde industriel à se méfier des solutions à moyen ou long terme, qui consisteraient à miser sur de potentielles “ruptures technologiques”. Selon les experts du GIEC, les Etats n’ont simplement pas assez investi dans la recherche pour que soit crédible la transition vers une industrie verte, peu ou pas émettrice de GES, dans un avenir proche (avant l’échéance de 2030). 

De même, il ne faudra pas trop compter sur les techniques de bio-ingénierie consistant à capter (dans différents types de réservoirs) ou stocker du carbone (dans les sols, les forêts ou les océans). Ces recherches doivent être poursuivies mais aujourd’hui, elles posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponse, et l’heure n’est plus à la spéculation. 

Pour une action pragmatique, rapide et juste

Gardons nous d’espérer des solutions miracles qui nous dispenseraient de faire des efforts. Si, demain, l’Humanité découvre une source d’énergie propre et abondante, c’est tant mieux. Mais c’est un espoir trop mince pour servir de base à un quelconque projet collectif. Nous aurons le temps d’innover, dans les décennies ou les siècles à venir. Aujourd’hui, ce que nous devons faire, c’est diviser par deux, en moins de dix ans, nos émissions de GES. 

L’humanité se trouve actuellement sur une trajectoire qui la mène vers un réchauffement de 2,7°. Mais un sursaut reste possible. Nous savons le faire et nous pouvons le faire. Rien ne nous retient – sinon notre propre inertie. 

Les experts du GIEC travaillent déjà sur leur prochain rapport. Celui-ci devrait être publié dans plusieurs années, à l’aube de la décennie 2030. C’est ce rapport qui nous dira donc si nous avons relevé le défi… ou pas.

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